XXVI — Ce qu'il ne faut pas couper

Chapitre XXVI — Ce que le scalpel ne doit pas couper

Ce livre autopsie un mot. Mais un mot autopsié est un mot transformé — et tout outil transformé peut être détourné. Ce chapitre final est un avertissement : il nomme les risques qui pèsent sur ce que nous venons de construire, et il indique ce que le lecteur doit refuser de faire avec le vocabulaire qu’il a acquis.

La typologie que nous avons posée résout un premier problème — celui de la dissolution. Le nom de famille capitalisme est préservé (il reste utile comme raccourci pour désigner un syndrome général), les types sont distincts (M, C, R, T, S, F, A), le lien systémique est maintenu (par la matrice des interactions et par le carré). On ne perd rien. On gagne en précision. Quel type ? est un réflexe, pas un traité. Quel lien ? est une question de suivi, pas une complication ajoutée pour le plaisir.

Mais le cadre écosystémique — le retournement de la cinquième partie — introduit un risque nouveau, et il faut le nommer sans détour. Si chaque type a une forme saine et une dérive, alors le type peut devenir un bouclier. Le capteur peut dire : « Ce n’est pas de la connivence, c’est de la concertation. » Le rentier peut dire : « Ce n’est pas de la rente, c’est du retour sur investissement. » L’État prédateur peut dire : « Ce n’est pas de la tutelle, c’est de la coordination. » La plateforme de surveillance peut dire : « Ce n’est pas de la surveillance, c’est de l’amélioration de l’expérience utilisateur. » L’industrie addictive peut dire : « Ce n’est pas de l’addiction, c’est un produit que les consommateurs aiment. » Le vocabulaire gradué que nous avons posé peut servir à minimiser autant qu’à diagnostiquer.

26.1 — Le carré tranche

Le risque est réel. Il faut le contrer, et le carré est la première ligne de défense contre lui. Parce que le carré ne repose pas sur les intentions déclarées : il repose sur des positions mesurables. Et ces positions, quand on sait où regarder, tranchent.

La concertation est en bas du carré. La connivence est en haut. Celui qui prétend que la connivence est de la concertation ment sur la position — et le carré rend le mensonge vérifiable par les trois tests du chapitre 18 : le test du consentement (le public affecté a-t-il accès au processus ?), le test de la capture (la norme est-elle écrite par ceux qu’elle régule ?), le test d’Albert Frère (les milliardaires paient-ils le même taux effectif que leurs employés ?). Ces tests ne demandent pas au suspect s’il se sent coupable. Ils mesurent la distance entre ceux qui décident et ceux qui subissent. Et cette distance est, dans la plupart des cas, une donnée publique accessible au citoyen qui se donne la peine de la chercher.

Un retour sur investissement qui ne vient d’aucune valeur produite, qui persiste génération après génération sans que rien n’ait changé dans l’activité sous-jacente, qui repose sur une barrière réglementaire — c’est une rente, quelle que soit la façon dont le rentier la nomme. Une coordination étatique qui s’étend au point que l’entrepreneur n’est plus qu’un agent du pouvoir, où la propriété est révocable sur décision politique — c’est une tutelle, quelle que soit la façon dont l’État la présente. Une collecte d’information dont les utilisateurs n’ont aucune compréhension réelle des usages, sans droit de sortie effectif, avec un consentement formel vidé de tout contenu — c’est de la surveillance, quelle que soit la façon dont la plateforme la décrit dans ses conditions d’utilisation.

Les tests sont simples. Ils ne sont pas infaillibles — aucun test simple ne l’est. Mais ils sont suffisamment robustes pour que, dans la grande majorité des cas, la tentative de minimisation soit détectable par un observateur honnête. Le carré tranche, et il tranche en faveur de ceux qui posent les bonnes questions contre ceux qui préfèrent les questions vagues.

26.2 — Ne pas adoucir les zones extrêmes

Un autre risque est symétrique au précédent : celui d’adoucir les cas extrêmes pour faire passer un discours plus digeste. Le spectre continu ne dissout pas les zones du carré où le mal est réel et doit être nommé tel quel.

Quand un mécanisme est au coin haut-droite du carré — concentration maximale, consentement nul —, le type T dérégulé ou la prédation pure doivent être nommés ainsi, sans euphémisme. Le capitalisme d’État russe ou chinois contemporain n’est pas une « variante culturelle » du marché mondial. C’est une prédation politique organisée qui écrase la liberté économique au service de la perpétuation d’un pouvoir. Les appeler autrement, sous prétexte de neutralité académique, serait commettre exactement la novlangue que ce livre dénonce, mais dans l’autre direction. Celui qui, parce qu’il sait maintenant nuancer, cesse de voir les horreurs comme des horreurs, a mal lu ce livre.

De la même manière, la violence — quand elle opère comme vecteur — doit être nommée. Un État qui utilise sa police pour briser les grèves, un patron qui fait tirer sur ses ouvriers, un cartel qui exécute ses clients récalcitrants, une dictature qui empoisonne ses opposants : aucun de ces cas n’est adouci par le fait qu’on sache désormais que la violence est un vecteur plutôt qu’un type. Le vocabulaire technique ne doit pas devenir une distance émotionnelle. Les victimes méritent qu’on nomme la violence qu’elles ont subie, et le livre n’a pas posé le vocabulaire écosystémique pour la rendre plus présentable. Il l’a posé pour rendre le diagnostic plus précis, pas pour rendre les souffrances plus supportables à décrire.

Entre le risque de minimisation par le vocabulaire gradué (chacun adoucit sa propre dérive) et le risque d’adoucissement des extrêmes (le spectre continu efface l’horreur), il y a une voie étroite que le livre essaie de tracer. Elle repose sur un principe : le vocabulaire est un outil d’analyse, pas un outil de persuasion. Quand il est utilisé pour analyser, il doit être précis et gradué. Quand les faits analysés relèvent de la souffrance humaine, l’analyse n’interdit pas l’indignation — elle la rend plus juste.

26.3 — Le « capitalisme » sans type ne doit pas survivre

Un dernier piège, et c’est peut-être le plus insidieux. Le mot capitalisme tout court — au singulier, sans type, sans précision — ne doit pas survivre comme raccourci commode pour éviter de penser.

Ce livre a proposé de garder le mot comme nom de famille du syndrome. C’est un usage légitime à condition qu’il soit toujours accompagné, ou immédiatement suivi, de la question « quel type ? ». Sans cette question, le mot redevient ce qu’il était au début du livre : un mot-total qui comprime toutes les réalités en une seule et empêche tout diagnostic sérieux.

Si un politique dit « il faut combattre le capitalisme », la réponse est désormais : lequel ? quel type ? quelle dérive ? quel lien ? Si un journaliste écrit « le capitalisme est à bout de souffle », la réponse est : quel type ? le type M ? statistiquement non, il n’a jamais été aussi productif ; le type C et F ? oui, ils sont en dérive avancée ; le type R ? depuis des millénaires, mais c’est stable ; le type A ? il est en expansion rapide avec le numérique ; quel type exactement ? Si un économiste affirme « le capitalisme crée des inégalités », la réponse est : quel type ? le type M concurrentiel crée surtout de la mobilité ; le type R crée de la rente héritée ; le type C protège les positions acquises ; lequel voulez-vous ? et quelle est votre solution pour chacun, puisque vous savez que les trois appellent des traitements différents ?

Dire les capitalismes au pluriel, c’est forcer le pluriel. Et le pluriel force le diagnostic. C’est déjà un progrès — on le voit dans la littérature de sociologie économique contemporaine, qui parle volontiers des « variétés du capitalisme » et identifie des modèles nationaux distincts. Mais le pluriel sans type reste imprécis. Il laisse croire qu’il s’agit de « versions » d’une même chose, alors que ce sont, en réalité, des combinaisons différentes des sept types de base. Le pluriel est un début. La grille des types en est l’aboutissement.

Accepter le singulier sans type, c’est réinjecter le syndrome dans le débat. Chaque fois que le mot est employé sans être accompagné d’une lettre, le cadre redevient flou, et le flou rend les deux erreurs symétriques du chapitre 23 possibles à nouveau. Le « s » du pluriel n’est pas optionnel. C’est le scalpel. Sans lui, le mot redevient le mot-total — et on recommence à tourner en rond dans un débat qui a déjà tourné deux siècles.

26.4 — Dernier mot

Nous arrivons à la fin du livre. Le lecteur qui est arrivé jusqu’ici a traversé cinq parties, plus de vingt chapitres, six substrats, sept types, quatre vecteurs, une matrice d’interactions, deux analogies médicales (dont une retournée), trois tests opérationnels, et un grand nombre de cas historiques et contemporains. Il a — du moins est-ce le pari du livre — changé quelque chose dans sa façon de lire le mot capitalisme la prochaine fois qu’il le rencontrera.

Ce quelque chose n’est pas une conviction nouvelle. Ce livre a promis, dès l’avant-propos, de ne pas toucher aux convictions du lecteur, et il s’est efforcé de tenir cette promesse. Celui de gauche en sort de gauche — mais avec des outils qu’il n’avait pas pour préciser ce qu’il veut combattre et comment. Celui de droite en sort de droite — mais avec des outils qu’il n’avait pas pour préciser ce qu’il veut défendre et contre quoi. Les convictions ne bougent pas. Ce qui bouge, c’est la capacité à voir ce qu’elles visent vraiment.

L’ambition initiale de ce livre était de rendre le débat possible. Non pas de le trancher, non pas de donner raison à un camp contre l’autre, non pas de proposer une nouvelle doctrine économique. Simplement de permettre à deux personnes qui ne sont pas d’accord sur l’économie de se parler sans que le mot qu’elles emploient ne devienne immédiatement un mur. C’est une ambition modeste. Elle ne sera pas satisfaite partout, et peut-être pas souvent. Elle sera satisfaite quelque part, et c’est assez pour que le livre existe.

Et une dernière remarque, pour fermer, qui ramène à l’observation du chapitre 13. Le marché sain — le type M — est le seul type qui n’a besoin d’aucun vecteur pour exister. L’échange libre et consenti se produit spontanément chaque fois que deux personnes ont quelque chose à s’échanger et qu’aucune force ne les en empêche. Il n’a pas besoin d’idéologie, il n’a pas besoin de violence, il n’a pas besoin de nationalisme, il n’a pas besoin de corruption. Il est ce qui se passe quand rien d’autre n’intervient. Les six autres types ont tous besoin de quelque chose pour exister : une barrière, une capture, une dépendance, une asymétrie, une force.

Cette asymétrie est peut-être la leçon la plus importante du livre. Quand les humains échangent librement, ils tendent spontanément vers le type M. Les autres types sont des greffes, des dérives, des déviations qui doivent être fabriquées et maintenues. Les combattre, ce n’est pas combattre la nature humaine — c’est la protéger de ce qui s’est installé à ses dépens. Et ce combat est, au fond, celui que ce livre vient de décrire.

Le débat sur le capitalisme a tourné en rond pendant deux siècles. Peut-être est-il temps de changer de question. Non pas « faut-il le défendre ou le combattre ? » mais « de quel type parle-t-on, et comment traiter les liens qui le nourrissent ? » La première question n’a pas de réponse. La seconde, pour peu qu’on accepte le travail qu’elle demande, en a beaucoup.

Fin.

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Le
capitalisme
⚖️ Premier principe.
Deuxième principe.
💪 Troisième principe.

Conclusion du splash.

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