XXV — Histoire

Chapitre XXV — Histoire des capitalismes

Les chapitres précédents ont donné sept types (M, C, R, T, S, F, A), quatre vecteurs, et une notation. Ce chapitre démontre ce que ces outils permettent de faire — et que personne n’a pu faire jusqu’ici sans passer par des acrobaties conceptuelles douteuses : relire l’histoire économique comme une histoire de combinaisons, pas comme la naissance d’un système unique.

C’est un exercice modeste dans son ambition — il ne prétend pas refaire l’histoire économique du monde — mais il est précieux dans sa portée, parce qu’il montre que le vocabulaire proposé au chapitre 24 fonctionne aussi quand on l’applique à des époques où le mot capitalisme n’existait même pas. Et, plus important encore, il révèle que certaines combinaisons des sept types sont des récurrences de l’histoire humaine — elles se reforment d’époque en époque, comme des motifs dans un kaléidoscope. Identifier ces récurrences, c’est comprendre ce qui est vraiment nouveau dans notre époque et ce qui ne l’est pas.

25.1 — Chaque type a sa propre date de naissance

Les historiens débattent depuis un siècle de la question : quand commence le capitalisme ? Est-ce au XIIᵉ siècle (la révolution commerciale médiévale, l’essor des foires de Champagne, l’apparition de la comptabilité à partie double à Florence) ? Au XVIᵉ (le mercantilisme, les grandes compagnies à charte, l’afflux d’or et d’argent d’Amérique) ? Au XVIIIᵉ (la révolution industrielle, la mécanisation, la formation d’un prolétariat urbain) ? Au XIXᵉ (l’invention du mot lui-même par les auteurs socialistes) ?

La question est insoluble parce qu’elle est mal posée. Elle suppose qu’il y a un phénomène dont on cherche l’origine. La grille des sept types montre qu’il y en a sept, et qu’ils ne sont pas nés ensemble. Tenter de trouver une date commune à tous, c’est tenter de trouver la date de naissance d’Alzheimer — question aussi absurde que celle de la date de naissance du diabète. Il y a plusieurs maladies sous ce nom, et chacune a sa propre étiologie, ses propres conditions d’apparition, sa propre histoire.

Le type M est le plus ancien de tous. Il est aussi vieux que le premier échange. Le chapitre 15 (le test du troc) l’a déjà montré : l’échange libre et consenti préexiste à toute institution formelle, à toute monnaie, à toute ville. Les archéologues ont documenté des échanges à longue distance dès le Paléolithique supérieur. Le type M a des dizaines de milliers d’années.

Le type R est néolithique. Le premier qui a stocké du grain et attendu la pénurie pour troquer à son avantage est un rentier. La rente foncière suit immédiatement la sédentarisation : celui qui possède la terre fertile au bord du fleuve extrait une rente de position sans rien produire. Les premières inégalités de richesse documentées dans les sociétés néolithiques — tombes plus riches, maisons plus grandes — sont des traces de rentes. Le type R a environ dix mille ans, ce qui le rend antérieur à Marx de plusieurs dizaines de siècles.

Le type T apparaît avec les premiers États. Pharaon, en Égypte ancienne, est du type T pur : le politique capte l’économique intégralement. Le grain est collecté, stocké et redistribué par l’administration royale. Il n’y a pas d’entrepreneur — tout acteur économique est un agent du pouvoir, et le pouvoir gère directement les stocks, les greniers, les chantiers, les armées, les distributions. La Mésopotamie, la Chine des dynasties anciennes, l’empire inca, tous reposent sur des variantes de ce même mécanisme. Cinq mille ans avant Marx.

Le type C apparaît dès qu’il y a un État à capturer. Les publicains romains qui achètent au Sénat le droit de collecter l’impôt dans une province, et qui se remboursent avec marge (parfois considérable) sur le dos des contribuables de cette province, sont du type C pur — Stigler vingt siècles avant Stigler. Les banquiers florentins du XIVᵉ siècle — les Médicis — sont du type C + R : la banque capte le politique au point d’élever ses propres membres au trône pontifical et à celui de Florence, tandis que la rente est financière (le prêt à intérêt dans un monde qui l’interdit, une barrière morale transformée en monopole). Six siècles avant Marx. Et je n’ai pris que des exemples occidentaux ; on trouverait l’équivalent dans toutes les civilisations.

Le type A est ancien dans sa forme brute (l’alcool, les jeux de hasard, certaines drogues végétales) mais industrialisé au XIXᵉ siècle — production de masse de tabac, de sucre raffiné, d’alcool distillé à haut degré. La différence entre le type A ancien et le type A moderne n’est pas le mécanisme — c’est l’échelle. Un ivrogne médiéval était addict à l’alcool comme un consommateur de soda contemporain l’est au sucre — ce qui a changé, c’est la capacité industrielle à calibrer scientifiquement la dose et à en inonder un marché mondial.

Le type F est spécifiquement post-XVIIᵉ siècle. La financiarisation nécessite des instruments que les époques antérieures n’avaient pas : sociétés par actions (la VOC, Compagnie néerlandaise des Indes orientales, fondée en 1602, est souvent citée comme la première), lettres de change négociables à distance, bourses organisées, puis — des siècles plus tard — dérivés, options, contrats à terme. La bulle des Tulipes aux Provinces-Unies en 1637 est le premier épisode documenté de type F à grande échelle. Deux siècles avant Marx.

Le type S est post-XXᵉ siècle. Il nécessite les données de masse, les ordinateurs capables de les traiter, les réseaux capables de les transmettre. Aucun équivalent historique direct — c’est le seul type qui est véritablement nouveau. Quand on parle des risques spécifiques de notre époque, c’est du type S qu’on parle en vérité, parce que c’est le seul qui n’existait pas sous une forme significative avant 1970-1990.

Sept types, sept dates de naissance différentes, s’étalant sur environ dix mille ans. La question « quand commence le capitalisme ? » est donc aussi absurde que « quand commence le diabète ? » — chaque type a sa propre étiologie historique. Le mot capitalisme, en englobant les sept, rend invisible cette pluralité de naissances et fabrique un objet théorique qui n’existe pas : un « système » qui serait venu au monde à une date précise et qui serait resté homogène depuis.

25.2 — Les combinaisons récurrentes

Ce qui est vieux, ce ne sont pas seulement les types isolés — ce sont aussi certaines combinaisons qui se reforment d’époque en époque, comme des motifs dans un kaléidoscope. Ces combinaisons sont précieuses à identifier, parce qu’elles révèlent des structures profondes de l’organisation humaine qui survivent aux révolutions technologiques et politiques.

R+C est la combinaison la plus stable de l’histoire humaine. La rente protégée par la connivence. Parcourons quatre époques.

Les latifundia romains : une rente foncière massive, protégée par le Sénat qui légiférait en faveur des grands propriétaires terriens (on y trouvait d’ailleurs les grands propriétaires eux-mêmes). Les guildes médiévales : une rente de métier (personne ne peut exercer tel métier sans l’autorisation de la corporation), protégée par les chartes royales accordées en échange d’un soutien politique et financier au souverain. Les monopoles mercantilistes : la Compagnie des Indes orientales (anglaise, néerlandaise, française selon les versions) tenait une rente commerciale (le monopole du commerce avec une région du monde) en échange d’une contribution financière substantielle à la Couronne et d’un alignement géopolitique avec elle. Le lobbying pharmaceutique moderne : une rente de brevet protégée par la capture de la FDA et de ses équivalents européens, exactement comme nous l’avons vu au chapitre 21 avec le cas Purdue.

Quatre époques. Quatre habillages très différents — le villa romaine, la guilde, la compagnie à charte, le laboratoire pharmaceutique. Mais la même combinaison structurelle R+C. Et — observation fascinante qui seule justifie ce chapitre — le même traitement fonctionne dans les quatre cas : la mise en concurrence effective, la suppression de la barrière artificielle, la limitation de la durée des protections. Ce qui a fonctionné pour démanteler les guildes à la Révolution française (le décret d’Allarde de 1791) fonctionnerait pour démanteler certains monopoles pharmaceutiques contemporains — si la volonté politique existait. Le traitement d’une pathologie vieille de deux mille ans est encore valide aujourd’hui, parce que la pathologie elle-même n’a pas changé.

Tant que le mot capitalisme comprime tout, l’identité structurelle entre une guilde du XIIIᵉ et un brevet pharmaceutique du XXIᵉ est invisible. Dès qu’on parle en types, elle devient flagrante.

T+R est la combinaison des empires. Le pouvoir politique capte l’économique (type T) et extrait une rente de sa position de contrôle (type R). Pharaon, les rois mésopotamiens, l’Empire romain dans sa phase tardive (quand l’État est devenu le principal acteur économique), le mercantilisme, les pétromonarchies du Golfe contemporaines. Le support change — grain, esclaves, épices, pétrole, terres rares —, le mécanisme est le même : contrôle politique d’une ressource rare, extraction d’une rente sur son commerce, redistribution d’une fraction à des fidèles pour assurer leur loyauté.

C+R+T est la combinaison du mercantilisme. Aux XVIᵉ–XVIIIᵉ siècles, les trois types opèrent simultanément. L’État dirige le commerce (type T — autorisations, monopoles, protections). Le marchand capte l’État (type C — il finance les guerres du roi, qui en échange lui accorde des privilèges). La rente commerciale est protégée par les deux (type R — ni concurrence interne, ni concurrence étrangère). Et les quatre vecteurs sont tous actifs : la violence (guerres commerciales, corsaires autorisés), le nationalisme (la grandeur du royaume justifie le monopole), la corruption (vénalité des offices, charges royales vendues), l’idéologie (le mercantilisme comme doctrine — « la richesse de la nation se mesure en or accumulé », proposition économique fausse qui justifiait pourtant la rente). Le syndrome complet fonctionne à plein régime au XVIᵉ siècle. Deux siècles avant le mot « capitalisme ». Trois siècles avant Marx.

C+R+F est la combinaison spécifiquement moderne. Elle nécessite la financiarisation, et donc les instruments post-XVIIᵉ siècle. La crise de 2008 est du C+R+F pur. La capture réglementaire (C) a permis les dérivés opaques. La rente (R) du too big to fail a socialisé les pertes. La financiarisation (F) a transformé chaque créance douteuse en instrument négociable à l’échelle mondiale. Cette combinaison n’a pas d’équivalent historique direct — parce que le type F n’existait pas en puissance avant les instruments financiers modernes.

S+A est la combinaison du XXIᵉ siècle. TikTok, Instagram, certains jeux vidéo en ligne, et quelques autres plateformes contemporaines. Aucun ancêtre historique. La surveillance et l’addiction combinées dans le même mécanisme sont une invention de notre époque — et c’est la seule combinaison qui est vraiment sans précédent. Toutes les autres pathologies que nous subissons aujourd’hui ont des équivalents historiques, souvent multiples. La combinaison S+A est la nouveauté véritable, et c’est peut-être pour cela qu’elle nous désoriente tant : nous n’avons pas d’outils hérités pour la traiter. Il faudra les inventer.

25.3 — Relire les « transitions »

Les historiens parlent de « la transition du féodalisme au capitalisme », comme s’il s’agissait d’un passage identifiable d’un système à un autre. Sur la grille des sept types, cette phrase perd son sens — et c’est, peut-être, l’un des résultats les plus surprenants du livre.

Ce qui se passe entre le XIVᵉ et le XVIIIᵉ siècle, ce n’est pas une transition. C’est :

Le type T qui change de titulaire. Du seigneur féodal au roi absolu, puis à l’État monarchique, puis à l’État-nation moderne. La tutelle économique ne disparaît pas — elle change de propriétaire. Le serf, puis le sujet, puis le citoyen sont successivement soumis à des formes différentes de capture politique, mais la capture elle-même est continue.

Le type R qui change de support. De la terre (rente foncière médiévale) au commerce (rente commerciale mercantiliste), puis à l’industrie (rente manufacturière au XIXᵉ), puis à la finance (rente financière contemporaine). Le rentier ne disparaît pas — il change de matière première. Le revenu tiré d’une position reste la même chose structurellement, quel que soit l’objet de la position.

Le type C qui change de forme. Du vassal qui doit le service à son seigneur (connivence féodale) au banquier qui finance la guerre du roi (connivence mercantiliste), puis au lobbyiste qui écrit la norme au Parlement (connivence contemporaine). La capture du politique par l’économique ne disparaît pas — elle se déplace, elle se sophistique, elle se démocratise en un sens (plus d’acteurs peuvent jouer à ce jeu), mais elle est une constante structurelle des sociétés humaines complexes.

Les vecteurs changent aussi. De la violence directe (guerre féodale, punition corporelle) à l’idéologie (droit divin du monarque absolu) puis au nationalisme (fierté de l’État-nation moderne). Les forces qui poussent les types à dériver restent, mais elles se déguisent en quelque chose de plus présentable à chaque génération.

Il n’y a pas une transition. Il y a des mutations indépendantes de chaque type, à des vitesses différentes. Et — voici l’observation la plus frappante — certains types n’ont même pas changé du tout. Le type R foncier du seigneur médiéval est structurellement identique au type R foncier du propriétaire londonien qui empoche aujourd’hui une rente sur un terrain acquis au XIIIᵉ siècle et transmis de génération en génération sans interruption. La transmission familiale a pu préserver certaines fortunes foncières pendant huit cents ans sans que le mécanisme sous-jacent ne soit jamais touché. La « transition » n’a pas eu lieu pour ce type : il a simplement changé de costume juridique, passant du fief à la seigneurie puis à la propriété privée bourgeoise sans que cela ne modifie fondamentalement la nature de la rente extraite.

La « transition au capitalisme » est un artefact du mot unique. Elle suppose qu’il y a un avant (le féodalisme) et un après (le capitalisme), séparés par un seuil. La grille des sept types montre qu’il n’y a pas de seuil. Il y a des types qui mutent à des rythmes différents, des combinaisons qui se reforment, et un mot qui arrive au XIXᵉ siècle pour baptiser un ensemble de phénomènes dont certains ont dix mille ans. Le mot n’a pas nommé une naissance. Il a nommé une prise de conscience — tardive, partielle, déformante — d’un syndrome beaucoup plus ancien que lui.

Contre-argument

L’objection marxiste est légitime et mérite d’être rencontrée. Il existe quand même une rupture réelle au XVIIIᵉ siècle : la séparation du travailleur de ses moyens de production, à travers les enclosures et la prolétarisation massive. Ce n’est pas un type parmi d’autres — c’est une transformation structurelle qui crée une classe entière de personnes sans alternative, sans accès à la terre, sans outils propres, forcées de vendre leur force de travail pour survivre. N’est-ce pas le capitalisme, au sens où il n’existait pas avant et où il est apparu à ce moment-là ?

La réponse du livre est que c’est une montée sur l’axe vertical — une dégradation massive et brutale du consentement des travailleurs, opérée par des actes politiques (les enclosures étaient des décisions parlementaires) et non par une loi naturelle de l’économie. Les enclosures suppriment le droit de sortie du paysan — elles dégradent le consentement massivement. La prolétarisation crée une concentration de la main-d’œuvre dans des lieux où l’employeur devient incontournable. C’est un mouvement spectaculaire et brutal dans le carré — mais c’est un mouvement, pas un type. Et le mécanisme (priver de l’alternative pour capturer le travail) est le même que celui du seigneur féodal qui attache le serf à la terre, ou du propriétaire d’esclaves qui achète des corps sur un marché. Le support change (la terre → l’usine). La position sur le carré est la même : concentration élevée, consentement dégradé par la violence (enclosures) puis par l’absence d’alternative (famine urbaine).

Marx a vu le mouvement — et il a cru voir une naissance. C’était une accélération. La différence entre « naissance » et « accélération » peut sembler mince. Elle est en réalité décisive, parce qu’elle détermine ce qu’on cherche à combattre. Si c’était une naissance, il suffirait de revenir en arrière pour la faire disparaître. Si c’est une accélération d’un mouvement beaucoup plus ancien, alors il faut traiter le mouvement lui-même — qui est, dans notre vocabulaire, la dérive verticale du carré, commune à toutes les époques et à tous les régimes.

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Le
capitalisme
⚖️ Premier principe.
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