XXIV — Les mots qui manquaient

Chapitre XXIV — Les mots qui manquaient

Le chapitre 19 a retourné l’analogie médicale contre elle-même. Le chapitre 20 a posé le cadre écosystémique et distingué, pour chaque type, la forme saine de la dérive. Le chapitre 21 a montré que les traitements visent les liens, pas les types isolés. Le chapitre 23 a montré les deux erreurs symétriques que le mot capitalisme fait commettre aux deux camps politiques. Il reste à nommer. À fixer l’usage. À proposer un vocabulaire qui remplace — ou plutôt qui complète — le mot unique dont ce livre a fait l’autopsie.

Et c’est ici qu’un précédent médical précis nous rend un service considérable. Parce que la médecine, elle, a déjà résolu ce problème — au moins pour une maladie qui illustre exactement ce que nous essayons de faire pour l’économie.

24.1 — Le précédent diabète

Pendant longtemps, « diabète » a été traité comme une maladie unique. Un seul mot, un seul diagnostic, un seul ennemi à combattre : le sucre dans le sang, dont les niveaux étaient mesurés et qu’il fallait ramener à la normale. Le traitement principal qui existait — l’insuline, découverte en 1921 et produite industriellement dès 1923 — s’appliquait à tous les patients diagnostiqués « diabétiques », sans distinction. Et, pendant plusieurs décennies, on a cru que la question était réglée.

Puis la médecine a compris que le diabète de type 1 et le diabète de type 2 sont des maladies radicalement différentes, malgré leur symptôme commun (l’hyperglycémie). Dans le type 1, le pancréas ne produit plus d’insuline parce que les cellules bêta des îlots de Langerhans ont été détruites par une réaction auto-immune. Dans le type 2, le pancréas produit de l’insuline — souvent en grande quantité — mais les cellules du corps ne répondent plus correctement à son signal, dans ce qu’on appelle une résistance à l’insuline. Ce sont deux maladies distinctes, avec des mécanismes distincts, des populations touchées distinctes, des âges de survenue distincts, et — voici ce qui est décisif — des traitements qui sont non seulement différents mais opposés.

Donner de l’insuline à un patient de type 1 lui sauve la vie. Sans insuline, il meurt dans les jours ou les semaines qui suivent. L’insuline lui manque absolument, et la lui fournir est vital.

Donner de l’insuline à un patient de type 2 en phase précoce est une erreur. Cela masque la cause réelle (la résistance à l’insuline, souvent liée au surpoids, à l’inactivité, à des facteurs alimentaires), cela aggrave la dépendance en suppléant un pancréas qui fonctionne encore, et cela empêche parfois une rémission qui aurait été possible par un changement d’alimentation et d’activité. Dans certains cas, l’insuline prescrite trop tôt à un type 2 accélère la détérioration de son propre système de régulation glycémique.

Le même traitement — l’insuline — sauve l’un et aggrave l’autre. La distinction entre les types est littéralement vitale.

Et voici ce que la médecine a fait. Elle n’a pas aboli le mot « diabète ». Elle l’a conservé comme nom de famille — comme nom du syndrome. Tous les patients qui présentent une hyperglycémie chronique sont, en un sens, « diabétiques » : ils partagent une présentation clinique commune, et la médecine a besoin d’un mot qui les regroupe au niveau le plus général. Mais la médecine a ajouté le type. « Quel type ? » est devenu le réflexe immédiat de tout médecin qui entend le mot « diabète ». Personne, dans la pratique médicale sérieuse, ne dit plus « j’ai du diabète » sans que la question ne suive immédiatement : type 1 ou type 2 ? Et cette question est posée non par pédanterie, mais parce que le traitement dépend de la réponse.

24.2 — La convention proposée

Le même geste, appliqué au capitalisme.

Le mot capitalisme reste. Comme nom du syndrome. Quand quelqu’un dit « capitalisme », il signale qu’un mécanisme économique est à l’œuvre — au sens large, très large, du mot. Mais le mot cesse d’être un diagnostic. Il devient un nom de famille qui attend sa lettre. Et « quelle lettre ? » doit devenir le réflexe immédiat de toute conversation sérieuse qui emploie le mot.

Sept lettres : M, C, R, T, S, F, A.

Le chapitre 20 les a définies en leur donnant à chacune une forme saine et une dérive. Ici, on fixe l’usage.

  • M pour Marché — l’échange libre, concurrentiel, consenti.
  • C pour Connivence — la capture du politique par l’économique, par les réseaux et par la loi.
  • R pour Rente — le revenu tiré d’une position, pas d’une activité.
  • T pour Tutelle — la capture de l’économique par le politique, le contrôle d’un État sur ses acteurs.
  • S pour Surveillance — l’extraction informationnelle et l’orientation comportementale.
  • F pour Financiarisation — la finance qui se sert elle-même.
  • A pour Addiction — l’extraction par la dépendance biochimique ou comportementale.

Les lettres désignent, par convention, la forme dérégulée — parce que c’est la dérive qui nécessite un diagnostic, pas la santé. La forme saine est la forme par défaut : elle n’a pas besoin d’étiquette, comme une glycémie normale n’a pas besoin du mot « diabète ». Quand on dit « capitalisme de type R », on ne parle pas du retour d’investissement d’un entrepreneur qui prend des risques ; on parle d’une dérive où le profit vient de la barrière. Quand on dit « capitalisme de type C », on ne parle pas d’une consultation ouverte et transparente entre État et industrie ; on parle d’une capture où la règle est écrite par ceux qu’elle régule.

Et la violence ? La violence n’est pas un type. C’est un vecteur, comme nous l’avons vu au chapitre 13. Elle accompagne tous les types sans en être un. Les quatre vecteurs — violence, idéologie/religion, nationalisme, corruption — restent des forces, pas des positions. Ils peuvent être mentionnés dans l’analyse d’un cas (« capitalisme de type C nourri par une capture idéologique et protégé par la violence »), mais ils ne reçoivent pas de lettre dans le nom de famille.

24.3 — Ce que « quel type ? » change dans le débat

C’est ici que la convention prouve sa valeur. Pas en redéfinissant les types — nous l’avons fait au chapitre 20 —, mais en les appliquant dans la conversation politique de tous les jours.

Reprenons quelques phrases typiques du débat public et voyons comment elles se transforment quand on ajoute la question « quel type ? ».

« Le capitalisme exploite les travailleurs. » → « Quel type ? Le type C, par la capture réglementaire qui empêche la création de syndicats effectifs ? Le type R, par les barrières artificielles qui verrouillent les mobilités professionnelles ? Le type M dérégulé, par l’absence de droit de sortie réel dans les monovilles ou la gig economy ? Le même remède ne s’applique pas aux trois. Et pour chacun : quel lien le nourrit ? » La phrase initiale ne disait pas grand-chose. La phrase reformulée ouvre trois diagnostics distincts, chacun avec son propre traitement.

« Le capitalisme est le meilleur système. » → « Le type M fonctionne, statistiquement mieux que toutes les alternatives sérieusement testées. Les types T et C dérégulés, non. Défendre l’un ne revient pas à défendre les autres. Quel type voulez-vous défendre, exactement ? » La phrase initiale était un slogan. La phrase reformulée oblige le locuteur à préciser ce qu’il défend — et, peut-être, à reconnaître qu’il ne voulait pas défendre certaines choses qu’il était pourtant en train de couvrir.

« Il faut abolir le capitalisme. » → « Abolir lequel ? On traite les dérives, une par une. On coupe les liens qui les nourrissent. Et on vérifie que le traitement de l’une ne nourrit pas l’autre. Le type M, vous voulez l’abolir aussi ? Vous allez revenir au troc ? Ou vous voulez seulement traiter les types T, C, R, F et A qui le parasitent ? » La phrase initiale était une révolution. La phrase reformulée est un programme politique précis.

« Il faut réguler le capitalisme. » → « Quelle régulation, pour quel lien ? Une régulation qui vise le lien C→F (en séparant les activités bancaires) ne traite pas le lien R→C (en démantelant le financement politique des rentiers) — elle peut même l’aggraver si la régulation devient une surface de capture. Quel type ? Quel lien ? Quel traitement ? » La phrase initiale était un voeu pieux. La phrase reformulée est une feuille de route.

Sept lettres. Chacune force la question « lequel ? ». Chacune interdit la phrase la plus toxique du débat politique contemporain — « je suis pour le capitalisme » ou « je suis contre le capitalisme » — parce qu’on ne peut pas être pour ou contre un écosystème. On peut seulement traiter ses dérives, une par une, en fonction des liens qui les nourrissent. Cette simple transformation de vocabulaire, si elle était adoptée, changerait plus de choses dans la qualité du débat public que n’importe quelle réforme institutionnelle de surface.

Et elle ne demande aucune autorité pour être mise en place. Un livre ne peut pas imposer un vocabulaire. Il peut seulement le proposer et le rendre utile. Si le lecteur, à la fin de ce livre, se surprend à demander « quel type ? » la prochaine fois qu’il entendra le mot capitalisme dans une conversation, alors ce livre aura réussi son pari. Le reste viendra — ou ne viendra pas — par contagion, comme toute évolution durable de la langue.

Signets

Aucun signet

🌍 Langue

Chargement des langues...
Le
capitalisme
⚖️ Premier principe.
Deuxième principe.
💪 Troisième principe.

Conclusion du splash.

⤵️