XVI — Danemark et Singapour
Chapitre XVI — Le Danemark et Singapour — deux santés, un syndrome dissous
Appliquons le carré à trois pays que tout le monde appelle « capitalistes » mais qui, mis côte à côte, devraient faire hésiter avant d’employer le mot. Le Danemark. Singapour. La Russie. Trois positions si distinctes sur le carré qu’un même mot ne peut pas les contenir honnêtement.
Ce chapitre est court parce qu’il n’a besoin que de trois démonstrations rapides, et que chacune parle d’elle-même dès qu’on la regarde sérieusement. C’est, en un sens, le moment où l’outil montre sa valeur pratique : on ne discute plus, on mesure.
16.1 — Le Danemark
Dépenses publiques autour de 50 % du PIB. Pression fiscale parmi les plus élevées du monde — le taux marginal supérieur dépasse 55 % et s’applique à des revenus relativement modestes. Redistribution massive, systèmes de protection sociale universels, assurance chômage généreuse, éducation gratuite de la maternelle à l’université, système de santé public.
Pour un libéral orthodoxe, ce devrait être un enfer économique — un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire, un étatisme qui devrait étouffer l’initiative et punir le mérite. Et pourtant. Le Danemark est classé, année après année, parmi les cinq pays les plus faciles au monde pour faire des affaires selon les classements de la Banque mondiale et du World Economic Forum. La concurrence y est réelle, les entreprises étrangères y opèrent sans crainte arbitraire, la création d’entreprise y prend moins de temps qu’en Californie. La corruption y est quasi nulle — Transparency International place le Danemark dans les tout premiers rangs mondiaux, parfois au premier. Le consentement y est vérifié par des élections libres, une transparence politique remarquable, une presse indépendante, et une tradition civique de débat public qui survit aux réseaux sociaux mieux que dans la plupart des autres démocraties.
Sur le carré : concurrence élevée, consentement réel. C’est une position proche du coin bas-gauche, nettement dans la zone saine, avec quelques déplacements modérés sur l’axe horizontal pour tenir compte des secteurs où l’État danois joue un rôle central (santé, éducation, certaines infrastructures). Cette position est stable depuis plusieurs décennies.
Comment est-ce possible ? Le mot capitalisme, pris au sérieux, suggérerait qu’un pays qui prélève la moitié du PIB par l’impôt n’en est pas — ou qu’il en est une forme affaiblie, décadente, sur le point de s’effondrer. La prédiction est empiriquement démentie depuis cinquante ans. Le Danemark prospère, innove, vit bien, sans que son fort taux de prélèvement n’ait jamais produit les effets que la théorie libérale prédit. La raison est que le niveau de prélèvement n’est pas ce qui compte le plus. Ce qui compte, c’est la direction du prélèvement (redistribué vers les citoyens, pas capté par un oligarque), le degré de consentement (voté, transparent, révisable), et l’absence de connivence (la capture y est faible, parce que les réseaux de cooptation sont moins fermés qu’ailleurs, et parce que les institutions de contrôle fonctionnent sans entrave). Le Danemark est un cas où les impôts élevés coexistent avec un type M sain — et où, précisément, ils le protègent en finançant les alternatives qui rendent le droit de sortie réel pour chacun.
16.2 — Singapour
Le cas miroir du Danemark, et peut-être le plus instructif de tous parce qu’il démonte plusieurs certitudes des deux camps politiques simultanément.
Dépenses publiques autour de 17 % du PIB. Fiscalité basse — pas de grande progressivité, pas de taxe sur les plus-values, pas d’impôt sur la fortune. Redistribution faible. Entreprises publiques stratégiques massives : Temasek et GIC gèrent ensemble plus de mille milliards de dollars d’actifs publics ; Singapore Airlines, PSA International (l’un des plus grands opérateurs portuaires du monde), SingTel, Keppel — toutes sont liées à l’État d’une manière ou d’une autre. Le logement est à 80 % public. L’épargne est obligatoire et gérée par un fonds public (le Central Provident Fund).
Pour un libéral orthodoxe, la combinaison est étrange : impôts bas mais État massif. Pour un socialiste, elle l’est tout autant : État massif mais sans redistribution. Pour tous les deux, Singapour devrait échouer. Elle ne le fait pas. C’est, sur à peu près tous les critères économiques, l’un des pays les plus prospères du monde — PIB par habitant supérieur à celui des États-Unis, espérance de vie supérieure à celle du Japon, système éducatif classé au sommet des tests internationaux, infrastructures exemplaires, criminalité quasi inexistante.
Sur le carré : concurrence élevée dans les secteurs ouverts (l’économie n’est pas dirigée au sens soviétique, les entreprises privées y prospèrent massivement), consentement ambigu. Et c’est là que le cas est instructif. La presse est contrôlée — pas au sens caricatural du régime autoritaire, mais au sens d’une autocensure structurelle et d’un cadre juridique qui dissuade la critique forte du gouvernement. L’opposition politique est systématiquement marginalisée — pas par la prison, mais par des poursuites en diffamation, des restrictions d’accès aux médias, des règles électorales qui rendent très difficile l’obtention d’un siège hors du parti dominant. Les libertés individuelles de la vie quotidienne (travailler, investir, consommer, circuler) sont solidement garanties ; les libertés politiques collectives (débattre publiquement, contester, organiser une opposition) sont restreintes.
Singapour est, en termes de carré, dans une zone intermédiaire. Pas au coin haut-droite (ce n’est pas la Russie), pas au coin bas-gauche (ce n’est pas le Danemark), mais quelque part dans la moitié droite de la zone de santé, avec un consentement qui n’est ni aboli ni plein. C’est un cas frontière. Et c’est un cas frontière qui fonctionne — ce qui ne devrait pas arriver si les deux théories dominantes (libérale orthodoxe et sociale-démocrate classique) étaient justes.
La leçon n’est pas qu’il faut « copier Singapour ». C’est que le mot capitalisme ne suffit pas à décrire deux régimes aussi différents que Singapour et le Danemark quand ils sont, pourtant, tous deux rangés sous ce mot par l’observateur distant. Le carré les distingue. Le mot les confond.
16.3 — La Russie, en contraste
Pour que la démonstration soit complète, il faut ajouter un troisième cas — celui qui est aussi appelé « capitaliste » par certains (la Russie a une Bourse, des milliardaires, des entreprises privées, une monnaie convertible) et qui, placé sur le carré, montre immédiatement qu’il n’a rien à voir avec les deux précédents.
Heritage Foundation — organisme américain libéral — publie chaque année un Index of Economic Freedom. La Russie est classée, en 2023, à un score de 56 sur 100, dans la catégorie « peu libre ». Freedom House — autre organisme américain, plus large, qui mesure la liberté politique et civile — donne à la Russie un score de 13 sur 100, dans la catégorie « non libre ». La propriété privée existe formellement — les oligarques possèdent leurs yachts et leurs villas, les entreprises ont des actionnaires, la Bourse de Moscou fonctionne. Mais la propriété est révocable, comme l’a montré le cas Khodorkovski et mille autres cas moins connus. La concurrence existe dans les segments où le pouvoir n’a pas d’intérêt particulier, et disparaît partout où le pouvoir en a un. Le consentement politique est aboli — élections truquées, opposition assassinée ou emprisonnée, presse muselée, justice captive. Sur le carré : concentration élevée, consentement nul. Position haut-droite. Le coin prédateur.
Trois pays. Trois « capitalismes ». Trois positions sur le carré qui n’ont absolument rien en commun, si ce n’est qu’ils utilisent tous les trois de la monnaie et qu’ils ont tous les trois des entreprises qui s’appellent formellement « privées ». Le mot capitalisme met le Danemark, Singapour et la Russie dans le même sac. Le carré les sépare par des distances qui sont plus grandes que celles qui les séparent de nombreux régimes non-capitalistes au sens traditionnel.
Un anti-capitaliste russe qui combat « le capitalisme » combat le coin haut-droite et il a raison de le combattre — mais sa colère est mal adressée si elle vise le Danemark en même temps, et c’est pourtant ce que le mot unique lui fait faire. Un libéral danois qui défend « le capitalisme » défend le coin bas-gauche et il a raison de le défendre — mais sa défense couvre la Russie en même temps, et c’est pourtant ce que le mot unique lui fait faire. Le débat entre les deux camps est, pour cette raison, structurellement faussé. Ni l’un ni l’autre ne parle vraiment de ce qu’il pense défendre ou attaquer, parce que le mot qu’il utilise désigne simultanément l’objet de son amour et l’objet de sa haine.
Le mot est le syndrome. Le carré est le diagnostic différentiel. Et le simple fait de placer trois pays sur ce diagnostic rend visible, en une page, ce que deux siècles de débat idéologique n’ont pas réussi à distinguer.