XI — Le carré

Chapitre XI — Le carré du capitalisme

Voici le carré. Deux axes — la concurrence à l’horizontale, le consentement à la verticale —, quatre quadrants. Chaque quadrant a un nom et un contenu. Aucun n’est vide. Aucun n’est, structurellement, impossible à occuper. C’est la différence majeure avec le triangle politique d’Une nouvelle géométrie politique : le triangle avait un quadrant structurellement vide, qui garantissait qu’aucun régime ne pouvait s’installer dans cette zone. Le carré n’a pas cette garantie. Rien ne protège structurellement. La vigilance est la seule défense.

Commençons par nommer les quatre quadrants. Puis nous y placerons les cas. Puis nous tracerons la diagonale qui relie le coin sain au coin prédateur, et qui est la ligne de dérive que tout le livre a, jusqu’ici, préparée.

11.1 — Quatre quadrants, tous occupés

Concurrence + consenti = le marché. C’est le coin bas-gauche. Le boulanger. Le plombier. L’artisan. Le commerce entre acteurs libres qui disposent d’alternatives et qui peuvent dire non. Ce n’est pas du « capitalisme » au sens où le mot est employé dans le débat politique. C’est l’échange — le mécanisme le plus ancien de l’économie humaine, celui qui existe depuis le Néolithique et qui ne mérite pas d’être nommé d’un mot qui a à peine deux siècles. Le coin banal, tellement banal que personne n’y prête attention dans les manifestes. Et pourtant, statistiquement, le plus peuplé : la plupart des transactions économiques quotidiennes du monde ont lieu ici.

Concurrence + subi = l’exploitation concurrentielle. C’est le coin haut-gauche. Plusieurs employeurs se concurrencent — il y a donc, techniquement, une concurrence réelle —, mais les travailleurs n’ont pas d’alternative effective. Leur « consentement » est une fiction, parce que la sortie les condamne. C’est le Manchester de 1840 : les filateurs se battent entre eux, les ouvriers ne peuvent pas partir. C’est le Bangladesh textile contemporain : des milliers d’ateliers en concurrence féroce, et des couturières qui n’ont d’autre choix que celui du moins pire. C’est la gig economy sous sa forme la plus dure : Uber, Deliveroo, livreurs à la tâche — les « partenaires indépendants » qui ne sont ni salariés ni entrepreneurs véritables et qui subissent des conditions tarifaires décidées par un algorithme qu’ils ne peuvent ni comprendre ni contester. La concurrence existe entre les plateformes et entre les travailleurs, le consentement n’existe pas pour les travailleurs. Ce quadrant est inconfortable pour les deux côtés du débat politique. La gauche y voit la preuve que le marché exploite — oui, mais par défaut de consentement, pas par nature du mécanisme. La droite préfère ne pas y penser.

Concentration + consenti = le monopole accepté. C’est le coin bas-droite. Un monopole que la population consent à maintenir parce que la concurrence serait inefficace, destructrice ou indésirable. Les services publics naturels — le réseau électrique, le réseau ferroviaire, les égouts, l’eau potable — dont les monopoles sont politiquement consentis (on peut voter pour les démanteler) et économiquement rationnels (multiplier les réseaux serait absurde). La coopérative qui domine son marché local par la qualité et l’adhésion de ses membres plutôt que par la capture : Mondragon au Pays basque espagnol, en est l’exemple le plus célèbre — concentration forte dans sa région, consentement effectif des coopérateurs-salariés. Ce quadrant est, paradoxalement, le plus contre-intuitif. On peut accepter librement un monopole. L’acceptation dépend de la possibilité de sortir politiquement — de la présence d’un droit de sortie qui, même s’il n’est pas souvent exercé, reste disponible.

Concentration + subi = la prédation. C’est le coin haut-droite. Le capitalisme d’État chinois, russe, vénézuélien. Le capitalisme de connivence poussé jusqu’à son terme. Le monopole imposé, la rente protégée par la loi, la capture totale, l’absence de contre-pouvoir. L’oligarque, le chaebol captif du dictateur, le corporatisme fasciste. C’est le coin extrême, celui où toutes les dimensions du mal se combinent : un seul acteur, un consentement aboli, une impossibilité d’y échapper. Quand on dit « le capitalisme » avec colère dans un débat politique, c’est généralement à ce coin-là qu’on pense — et c’est ce coin-là qu’on devrait nommer précisément plutôt que par le mot générique qui lui donne l’excuse de se confondre avec le coin opposé.

11.2 — Le carré est plein, et la diagonale qui le traverse

Aucun quadrant n’est structurellement vide. C’est une différence majeure avec le triangle politique. Dans le triangle, un quadrant était interdit par la logique même du système : certaines combinaisons de variables étaient impossibles, et cette impossibilité protégeait mécaniquement la société contre certains glissements. Le carré économique n’a pas cette protection. Le marché ouvert peut glisser vers la connivence ; la connivence peut glisser vers la prédation ; sans qu’aucun seuil précis ne soit franchi, sans qu’aucune alarme ne se déclenche, sans qu’aucune loi ne soit enfreinte. Rien ne vous protège structurellement de la dérive. La vigilance est la seule défense. C’est une remarque grave, et il faut l’accepter telle qu’elle est : l’économie n’a pas de garde-fou structurel équivalent à celui que le triangle politique offre dans son domaine.

Entre le coin bas-gauche (le marché) et le coin haut-droite (la prédation), il y a une diagonale. Cette diagonale est le chemin le plus direct entre la santé et la maladie, entre l’échange libre et l’oligarchie pure, entre le boulanger et l’oligarque. Et — c’est une propriété essentielle du carré — cette diagonale est parcourue dans les deux sens.

Dans le sens descendant, c’est la libéralisation. Un régime où la prédation dominait le quadrant haut-droite peut, par un processus politique volontaire ou subi, descendre vers le marché. Le Chili post-Pinochet, dans sa phase 2 (la transition démocratique des années 1990). L’Europe de l’Est après 1989, par vagues, avec des succès et des échecs variés. L’Espagne post-franquiste. Dans chaque cas, on observe un déplacement progressif de la position économique vers la zone basse et gauche du carré — plus de concurrence, plus de consentement. Ce déplacement n’est jamais automatique ni complet : certains secteurs se libéralisent, d’autres se privatisent sous forme de rente, d’autres enfin restent sous contrôle politique. Mais la direction globale est une descente diagonale.

Dans le sens ascendant, c’est la capture. C’est la dérive que tout le livre a décrite. La Russie post-Eltsine est le cas d’école : une économie qui, au début des années 1990, était dans la zone de la libéralisation rapide — avec ses chaos et ses injustices, mais avec une concurrence réelle et un consentement politique fragile mais présent — et qui est remontée, en dix ans, dans le coin prédateur, à mesure que Poutine reprenait en main les oligarchies nées du chaos, les remplaçait par des oligarques de sa faction, et absorbait progressivement les médias, la justice et les institutions économiques. La Turquie d’Erdoğan suit une trajectoire similaire : un régime qui, jusqu’à 2010-2015 environ, fonctionnait dans une zone mixte, et qui a entrepris une remontée diagonale vers la prédation à mesure que le pouvoir centralisait les institutions économiques.

La diagonale est donc plus qu’une ligne géométrique. C’est une trajectoire qui résume, sur une seule dimension, tout ce que l’on peut savoir d’un régime économique : non pas seulement où il est, mais où il va. Et cette trajectoire est la même que la dérive verticale du triangle politique. Les deux livres — celui-ci et le précédent — parlent, par deux voies différentes, du même mouvement.

11.3 — Le diagramme

Voici le carré, avec les principaux cas positionnés. Chaque disque est un mécanisme économique ; chaque carré un pays ; la ligne pointillée rouge est la diagonale de dérive.

Concurrence → ConcentrationConsenti → SubiLe marchéLe monopole acceptéL'exploitationconcurrentielleLa prédationla dériveMarché concurrentiel(boulanger, plombier)DanemarkSweatshops(Bangladesh textile)Gig economy(Uber, Deliveroo)Manchester 1840(ouvriers sans alternative)Services publics(SNCF, EDF, poste)Mondragon(coopérative dominante)SingapourConnivence(Stigler, revolving door)Rente(brevets, licences)Financiarisation(dérivés, too big to fail)Surveillance(Google, TikTok)Capitalisme d'État(Chine, Russie)Russie= mécanisme économique= pays= diagonale marché → prédation

Le diagramme n’a pas besoin de légende longue. Il dit visuellement ce que les chapitres précédents ont établi conceptuellement. Les six mécanismes de la deuxième partie ne sont plus rangés dans des cases étanches : ils sont placés à leurs positions respectives dans le plan, et ces positions permettent immédiatement de voir leurs proximités et leurs distances.

Le marché concurrentiel est seul au coin bas-gauche. Les services publics et les coopératives occupent un coin bas-droite qui était impensable dans le vocabulaire du « capitalisme » classique. L’exploitation concurrentielle se tient en haut-gauche — et c’est important, parce qu’elle montre qu’on peut avoir de la concurrence et être au sommet de la souffrance, ce qu’aucune théorie libérale ne veut entendre. Et la diagonale qui monte du coin sain au coin prédateur est peuplée des quatre dérives centrales : la connivence, la rente, la financiarisation, la surveillance. Elles sont les étapes. Elles sont les stations de la montée.

11.4 — Ce que le carré permet et ce qu’il ne permet pas encore

Le carré est posé. Avant d’aller plus loin, il faut dire clairement ce qu’il permet et ce qu’il ne permet pas — pour que le lecteur sache à quoi s’attendre dans les chapitres suivants.

Ce qu’il permet.

Un diagnostic différentiel. Quand on dit « la Chine est capitaliste », on ne dit rien. Quand on dit « la Chine occupe la position haut-droite du carré — concentration extrême, consentement aboli — sous l’effet d’une capture politique totale », on dit quelque chose de précis et de vérifiable. Le carré remplace les étiquettes par des coordonnées. Il remplace l’opinion par la mesure.

Une comparaison honnête. Quand on dit « le Danemark et Singapour sont tous deux capitalistes », on masque une différence massive. Quand on les place sur le carré, on voit qu’ils sont dans des zones proches mais distinctes, et que le Danemark est un peu plus à gauche (concurrence marchande plus pure, consentement démocratique plus complet) tandis que Singapour est un peu plus à droite et un peu plus haut (concentration étatique dans certains secteurs, consentement ambigu dans sa dimension politique). Deux pays, deux positions, deux voisinages — mais certainement pas le même point.

Une identification des trajectoires. Un régime qui descend la diagonale est un régime en libéralisation. Un régime qui la monte est un régime en capture. Suivre la position d’un pays au fil des années, c’est suivre sa dérive — ou son ascension.

Ce qu’il ne permet pas encore.

Il ne couvre pas tous les cas. Certains acteurs — le cartel narcotrafiquant, la franchise McDonald’s, les plateformes de jeu d’argent, la prostitution — posent au carré des questions auxquelles il ne répond pas clairement en l’état. Le chapitre suivant fait le stress test : il prend les cas les plus difficiles et les soumet au carré, pour voir s’il tient ou s’il craque. Le test est instructif : il révélera un type supplémentaire que la deuxième partie n’avait pas vu.

Il ne dit rien des forces qui font bouger les acteurs. Le carré est une carte. Il dit où l’on est. Il ne dit pas comment on se déplace d’un point à un autre. Le chapitre 13 complétera le carré par les vecteurs — les forces qui poussent les cas dans un sens ou dans l’autre, et qui rendent la dérive possible.

Il ne tranche pas entre santé et maladie. Un monopole accepté et un monopole imposé sont au même quadrant horizontal mais à des niveaux verticaux différents. Un marché concurrentiel avec filet social et un marché concurrentiel sans filet social sont au même quadrant horizontal mais à des niveaux verticaux radicalement différents. Le carré permet de distinguer — il ne permet pas, à lui seul, de juger. Le jugement viendra dans la quatrième partie, à travers l’analogie médicale — et dans la cinquième partie, quand nous retournerons cette analogie contre elle-même. Pour l’instant, contentons-nous de voir : le carré est un outil de vision, pas un tribunal.

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Le
capitalisme
⚖️ Premier principe.
Deuxième principe.
💪 Troisième principe.

Conclusion du splash.

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