X — La réduction
Chapitre X — La réduction — de trois variables à deux axes
Nous avons, au chapitre 2, posé trois variables : concurrence, capture, consentement. Les six substrats de la deuxième partie les ont utilisées toutes les trois, et le chapitre précédent a montré qu’elles s’enchevêtraient dans des boucles de rétroaction difficiles à démêler. Il est temps, maintenant, de faire un geste qui va simplifier la grille sans rien perdre en précision. Trois variables, c’est trois axes, et trois axes, c’est un cube. Un cube est difficile à visualiser, difficile à enseigner, difficile à utiliser comme outil de diagnostic au quotidien. Si nous pouvons le réduire à un carré sans perdre d’information, ce sera une victoire — un outil plus simple est un outil plus puissant, à condition qu’il soit aussi précis.
Ce chapitre propose cette réduction, et il le fait par un test rigoureux. Nous allons regarder le cube à trois dimensions formé par les variables de concurrence, capture et consentement, et nous allons chercher les coins vides. Si certains coins sont structurellement impossibles à occuper — c’est-à-dire si certaines combinaisons des trois variables ne correspondent à aucune configuration réelle —, alors l’une des variables n’est pas une variable indépendante : c’est un mécanisme qui agit sur les autres. Elle n’est pas une coordonnée. Elle est un vecteur.
10.1 — Le test du cube
Posons la question de façon brutale. La concurrence et la capture sont-elles vraiment des variables indépendantes ? Ou bien la capture est-elle le mécanisme par lequel la concurrence diminue ?
Pour trancher, cherchons les coins du cube qui sont structurellement vides.
Coin 1 : concurrence élevée + capture élevée + consentement élevé. Existe-t-il un système où les acteurs sont en concurrence réelle, où le politique et l’économique sont fusionnés, et où tout le monde consent ? Réfléchissons. Si le politique et l’économique sont vraiment fusionnés — si le pouvoir politique choisit les gagnants, si la loi est écrite par les gagnants, si les barrières à l’entrée ont été érigées par ceux qui les franchissent déjà —, alors, par définition, il n’y a pas de concurrence réelle. La « concurrence », dans un tel système, est une façade : des acteurs qui font semblant de se disputer un marché déjà distribué. La capture et la concurrence réelle sont mutuellement exclusives. Ce coin est vide.
Coin 2 : concurrence élevée + capture élevée + consentement nul. Même problème. Si la capture est élevée, les gagnants sont choisis par le politique, et la concurrence ne peut pas être élevée en même temps. On retrouve la même contradiction. Ce coin aussi est vide.
Coin 3 : concurrence élevée + capture faible + consentement nul. Est-ce possible ? Des acteurs en vraie concurrence, sans capture politique, mais avec des participants coercés ? Oui, et le chapitre 1 en a donné l’exemple canonique : Manchester 1840 pour les ouvriers. Les filateurs sont en concurrence féroce entre eux, ils n’ont pas réussi (pas encore) à capturer l’État au point d’interdire la concurrence, mais les ouvriers n’ont aucune alternative réelle et leur « consentement » est une fiction. Ce coin est occupé. Il correspond à ce qu’on appellera plus loin l’exploitation concurrentielle.
Coin 4 : concurrence faible + capture faible + consentement élevé. Est-ce possible ? Peu d’acteurs, pas de capture, et un consentement effectif ? Oui — c’est le cas du monopole naturel accepté : le service public, le réseau électrique, le réseau ferroviaire, où la société a décidé qu’un seul acteur était plus efficace que plusieurs, et où le droit de sortie politique existe (on peut voter pour démanteler). Ce coin est occupé.
Coin 5 : concurrence faible + capture élevée + consentement élevé. Possible ? Un petit nombre d’acteurs, capturant le politique, mais avec un consentement réel des participants ? Difficile. La capture élevée dégrade presque toujours le consentement, parce que les règles fabriquées par les capteurs servent leurs intérêts contre ceux des autres participants. On peut imaginer une période brève où une capture existe sans que ses effets sur le consentement ne soient encore visibles — mais ce n’est pas une position stable. C’est une position transitoire, en descente rapide vers le coin suivant.
Coin 6 : concurrence faible + capture élevée + consentement nul. Possible ? Oui, c’est le cas canonique : le capitalisme d’État, les oligarchies, les régimes corporatistes. Ce coin est occupé.
Résumons. Sur les huit coins du cube, deux sont structurellement vides (les deux où concurrence élevée et capture élevée coexistent), et au moins un autre (celui où capture élevée et consentement élevé coexistent) est instable et n’est occupé qu’en transit. Cinq ou six coins sont habitables, selon qu’on compte les positions transitoires. Ce n’est pas un cube. C’est un cube amputé d’une face entière — la face où la capture et la concurrence coexistent.
10.2 — La capture n’est pas une coordonnée — c’est un vecteur
Ce résultat a une conséquence immédiate. Si la capture élevée est incompatible avec la concurrence élevée, alors la capture n’est pas une position indépendante : elle est un mécanisme qui fait décroître la concurrence. Elle décrit, en d’autres termes, comment on passe d’un système concurrentiel à un système concentré. Elle est le mouvement, pas le lieu.
De la même manière, la capture dégrade systématiquement le consentement. Les règles fabriquées par les capteurs sont, par construction, des règles qui ne correspondent pas à ce que les non-capteurs auraient choisi s’ils avaient été consultés. Le consentement formel peut subsister — les citoyens votent encore, les utilisateurs cliquent encore sur « j’accepte » —, mais le consentement effectif, la capacité réelle à peser sur les règles qui s’appliquent à vous, diminue à mesure que la capture progresse. La capture est donc aussi le mécanisme par lequel on monte sur l’axe vertical du consentement, du consenti vers le subi.
La capture fait donc deux choses : elle déplace horizontalement (de la concurrence vers la concentration) et elle déplace verticalement (du consenti vers le subi). Elle est le vecteur qui fait bouger dans le plan. Elle n’est pas elle-même un point du plan. Et c’est exactement la définition d’un vecteur par opposition à une coordonnée : une force, une direction, un mouvement — pas un lieu.
Cette observation est, en un sens, la trouvaille centrale de la partie 3. Elle permet de réduire trois variables à deux axes sans rien perdre d’informationnel. Il suffit de remplacer la question « quelle est la capture ? » par la question « où est le mécanisme sur le plan, et dans quelle direction le vecteur de capture le pousse-t-il ? » La capture reste dans le modèle, mais elle change de statut : d’une coordonnée, elle devient une force.
10.3 — Les deux axes qui restent
Le cube s’est donc réduit à un carré. Il est temps de nommer les deux axes qui le structurent, parce que ces deux axes sont le modèle central de tout le reste du livre.
Axe horizontal — Concurrence ↔ Concentration. Depuis le marché ouvert, où de multiples acteurs se disputent une même demande, jusqu’à l’oligopole, puis le monopole, puis — à l’extrême — le contrôle étatique total qui ne laisse même pas de place à des concurrents formels. La question que pose cet axe, à tout cas particulier, est simple : dans quelle mesure les acteurs économiques sont-ils libres de se concurrencer ? Au pôle gauche, un grand nombre d’acteurs, aucun d’entre eux incontournable. Au pôle droit, un ou deux acteurs, sans alternative réelle pour personne. Entre les deux, tout le gradient continu des situations intermédiaires — duopole, oligopole, monopole de fait, monopole formel.
Axe vertical — Consentement. Depuis le consenti — l’échange libre, où le participant peut partir à tout moment sans ruine —, jusqu’à l’invisible — où le participant ne sait même pas qu’il est partie à une transaction. Entre les deux, l’accepté (la résignation calculée — la sortie existe, mais son coût est prohibitif) et le subi (la sortie n’existe pas du tout). La question que pose cet axe est : quelle est la relation des participants au système économique ? Au pôle bas, un consentement effectif, réversible, informé. Au pôle haut, une absence de consentement, par coercition ou par invisibilité.
Les deux axes forment un plan. Sur ce plan, on peut positionner des cas. On peut suivre des trajectoires. On peut comparer des régimes. On peut, surtout, mesurer des distances — et le fait que les distances soient mesurables est ce qui fait la différence entre un outil d’analyse et un slogan.
La capture, elle, n’apparaît plus dans les axes. Elle apparaît dans les flèches. Elle est ce qui fait monter dans le carré — du consenti vers le subi, du concurrentiel vers le concentré. Elle est le moteur, pas la carte. Et cette distinction — entre ce qui est une position et ce qui est une force — est celle que tout le chapitre suivant va faire fonctionner, en posant le carré lui-même et en plaçant les six substrats de la deuxième partie à leurs positions respectives.