IX — Les interactions

Chapitre IX — Les interactions — quand les fils s’emmêlent

La deuxième partie a présenté six substrats comme s’ils vivaient dans des bocaux séparés : le marché concurrentiel ici, la connivence là, la surveillance ailleurs, le capitalisme d’État encore ailleurs. C’était une fiction pédagogique. Dans la réalité, les six mécanismes coexistent. Ils cohabitent dans le même pays, dans le même secteur, dans la même entreprise, parfois dans la même transaction, au même moment. Et cette coexistence n’est pas un détail : elle est la raison principale pour laquelle le mot capitalisme a survécu au XIXᵉ siècle, au XXᵉ et à une grande partie du XXIᵉ sans que personne n’ait sérieusement cherché à le remplacer.

Ce chapitre ouvre la troisième partie — celle de la réduction. Avant de réduire, il faut voir l’enchevêtrement. Avant de couper les fils, il faut reconnaître qu’ils sont noués. Et avant d’espérer un remède, il faut comprendre pourquoi le mal précédent n’a pas été soigné en deux siècles : ce n’est pas par manque de volonté, c’est par impossibilité diagnostique. On soigne mal ce qu’on ne nomme pas séparément.

9.1 — Goldman Sachs, en quatre positions simultanées

Prenons un cas concret. Goldman Sachs est une banque d’investissement américaine fondée en 1869. Le 15 septembre 2008, Lehman Brothers, son principal concurrent, fait faillite. Quelques semaines plus tard, le plan de sauvetage bancaire américain — le TARP, sept cents milliards de dollars — est voté par le Congrès. À la tête du Trésor américain qui négocie ce plan et le distribue : Hank Paulson, ancien PDG de Goldman Sachs, devenu Secrétaire au Trésor deux ans plus tôt, en 2006. Goldman Sachs reçoit dix milliards de dollars directement. Elle touche en outre, via le sauvetage d’AIG (qui lui devait de l’argent sur des contrats de couverture), plusieurs milliards supplémentaires — sans que les termes du remboursement n’aient fait l’objet d’aucune négociation. Goldman Sachs survit. Ses concurrents qui n’avaient pas l’oreille du Trésor sont morts ou amputés.

Appliquons la grille à cette firme, à ce moment-là.

Connivence. Le revolving door avec le Trésor américain n’est pas une métaphore. Paulson y était ; Robert Rubin (PDG de Goldman dans les années 1990) l’avait été ; Mario Draghi, vice-président de Goldman Sachs Europe, deviendrait président de la BCE. Le lien personnel, professionnel et idéologique entre Goldman et les centres de décision économique du monde occidental est si dense qu’on ne peut pas parler d’une simple « influence » : les mêmes personnes passent d’un côté à l’autre du rideau, et le rideau n’existe que nominalement. C’est du type C à l’état quasi pur.

Financiarisation. Goldman est, dans son métier, l’archétype de la finance sophistiquée. Dérivés opaques, titrisation, trading haute fréquence, prop trading. En 2008 précisément, on a découvert qu’elle vendait à ses clients des produits construits à partir de subprimes dont elle-même savait, en interne, qu’ils allaient perdre de la valeur — et qu’elle prenait, en parallèle, des positions courtes sur ces mêmes produits, pariant ainsi contre ses propres clients. Le Sénat américain a publié en 2011 un rapport détaillé sur cette opération (l’affaire « Abacus ») ; Goldman a payé 550 millions de dollars d’amende sans reconnaître de faute. C’est du type F.

Rente. Le too big to fail est une rente de survie. Goldman Sachs, en 2008, n’a pas été sauvée parce qu’elle avait été bien gérée. Elle a été sauvée parce que sa chute aurait entraîné une crise systémique que les pouvoirs publics ne voulaient pas assumer. Cette impunité structurelle est un privilège — un privilège que n’ont ni le boulanger, ni le plombier, ni les entreprises moyennes. Elle transforme la taille elle-même en un revenu : plus on est gros, moins on peut mourir. C’est du type R, construit par le type C, opéré dans le type F.

Surveillance. Dans sa dimension de marché, Goldman exploite des données — asymétries d’information à la milliseconde, carnets d’ordres privilégiés, positions de ses clients qu’elle voit avant les autres. Le trading haute fréquence est une forme de surveillance appliquée aux marchés financiers. C’est du type S, bien moins connu que celui des plateformes numériques mais structurellement identique.

Le même acteur, le même jour, occupe quatre positions différentes sur les variables du livre. Ce n’est pas une anomalie : c’est le mode normal d’existence d’une très grande institution financière contemporaine.

9.2 — Amazon, et le boulanger lui-même

Goldman Sachs n’est pas un cas spécial. Prenons Amazon. La marketplace où des millions de petits vendeurs se concurrencent pour vendre aux cent cinquante millions d’acheteurs du monde anglo-saxon est, prise isolément, un marché concurrentiel (type M) — la concurrence entre vendeurs y est brutale, les prix y sont écrasés, l’entrée y est nominalement libre. Mais cette marketplace n’existe que parce qu’Amazon a développé une position de monopole de fait sur l’accès aux acheteurs, position que les effets de réseau rendent quasi impossible à contester (type R, la rente de position plateformique). Amazon collecte les données comportementales de chaque clic, de chaque hésitation, de chaque abandon de panier, de chaque recherche — et utilise ces données à la fois pour optimiser ses ventes et pour développer ses propres marques en concurrence avec les vendeurs qu’elle héberge (type S, surveillance). Et elle pratique un lobbying fiscal d’une ampleur industrielle : siège européen au Luxembourg, optimisation agressive, négociation directe avec les États pour obtenir des exonérations sur l’implantation de nouveaux entrepôts, influence massive sur la rédaction des directives européennes qui la concernent (type C, connivence).

Un seul acteur. Quatre mécanismes distincts, simultanément. Si on l’appelle « capitalisme », lequel des quatre désigne-t-on ? Si on le critique, lequel des quatre critique-t-on ? Si on veut le réguler, lequel des quatre veut-on toucher — sachant qu’une régulation qui vise le type S (en exigeant la portabilité des données) peut ne rien faire contre le type R (la rente plateformique), qu’une régulation qui vise le type C (en limitant le lobbying) peut laisser intacte la surveillance, et qu’une régulation qui vise le type R (en imposant une limite de taille) peut tuer dans le même geste la marketplace concurrentielle et son potentiel d’accueil pour de petits vendeurs ?

Et il y a plus troublant encore. Le boulanger lui-même — notre cas pur du chapitre 3 — n’est pas complètement au type M. Si sa farine est produite par un oligopole céréalier protégé par la Politique agricole commune et subventionné par des fonds publics distribués selon des critères opaques, son approvisionnement passe par une rente fabriquée (type R) dont il profite ou subit selon les années — et qu’il n’a pas choisie. Si l’électricité qui alimente son four est fournie par un monopole public (EDF) ou un oligopole privé (en France après l’ouverture partielle du marché), une partie de ses charges est prélevée par un type R+T. Si le contrat qui lie son apprenti à lui-même est encadré par des règles fiscales et sociales qui ont été rédigées avec l’aide des grandes branches professionnelles (mais pas avec la sienne), il opère dans un environnement légèrement capturé (type C) qu’il subit sans le voir. Le boulanger pur n’existe pas complètement — il existe à peu près, à quelques distorsions près. Et ces distorsions sont, précisément, les autres types qui parasitent le type M.

9.3 — Les renforcements mutuels

Ce qu’il faut voir ensuite, et qui est peut-être l’observation la plus importante de ce chapitre, c’est que les six mécanismes ne se contentent pas de coexister : ils se nourrissent les uns les autres dans un jeu de renforcements circulaires.

La connivence produit la rente. Le lobby obtient une protection réglementaire, et cette protection est, par définition, une rente : un monopole que le marché, laissé à lui-même, aurait contesté. Chaque acte réussi de capture crée une nouvelle poche de rente.

La rente finance la connivence. Le rentier a les moyens de financer le lobbying, les think tanks, les campagnes politiques, les fondations « philanthropiques » qui entretiennent son réseau. La rente sans connivence finirait par être contestée — mais la rente avec connivence se défend, et la connivence est précisément ce que la rente permet de payer. Le cercle C→R→C se referme.

La concentration facilite la capture. Quand il y a trois acteurs dans un secteur, la coordination est triviale — pas besoin de réunions formelles, une simple convergence d’intérêts suffit, et les trois acteurs peuvent parler d’une seule voix au régulateur. Quand il y en a trois mille, la coordination est impossible. La concentration est donc la condition structurelle la plus efficace de la capture politique.

La capture accélère la concentration. À son tour, la régulation capturée par les installés produit des barrières à l’entrée qui éliminent progressivement les petits, les nouveaux, les marginaux. Le secteur se concentre davantage. Et cette concentration renforce la capture. Nouveau cercle, nouvelle spirale.

La financiarisation amplifie tout. Elle transforme chaque rente en instrument négociable (un brevet devient un actif financier qui peut être revendu, titrisé, démultiplié), chaque capture en effet de levier (le too big to fail devient un sous-jacent implicite de tous les instruments émis par les banques systémiques), chaque concentration en opportunité d’arbitrage. La finance ne crée pas les pathologies — mais elle les accélère et les rend mondiales.

La surveillance nourrit la connivence. Les données donnent un avantage de négociation avec le politique — « nous savons ce que veulent vos électeurs, nous savons ce qu’ils regardent, nous savons qui ils suivent ». Les grandes plateformes numériques ont, sur les sociétés démocratiques contemporaines, un levier d’information que même les meilleurs services de renseignement du XXᵉ siècle auraient jugé démesuré. Ce levier, elles l’utilisent — parfois ostensiblement, plus souvent en coulisses — pour obtenir du politique ce qu’elles veulent.

Ce n’est pas un cercle vicieux simple. C’est un écheveau. Plusieurs boucles de rétroaction s’entrelacent, chaque nœud tient parce que les autres nœuds le tiennent, et tirer sur un seul fil ne le démêle pas — il resserre parfois la totalité de la toile.

9.4 — L’écheveau et la dérive verticale

Cette image de l’écheveau est importante à garder. Les fils sont si emmêlés dans la réalité que le mot unique capitalisme semble justifié. C’est précisément pour ça qu’il tient depuis deux siècles : la coexistence des mécanismes dans les mêmes acteurs, les mêmes institutions, les mêmes transactions donne l’illusion d’un phénomène unique. On regarde Goldman Sachs et on dit « c’est le capitalisme ». On regarde Amazon et on dit « c’est le capitalisme ». On regarde le paysage économique contemporain et on conclut qu’il y a un système. Mais ce qu’on observe ainsi, c’est quatre mécanismes distincts opérant simultanément dans la même enveloppe juridique — et chacun appellerait un traitement différent.

C’est aussi pour cela que le diagnostic est si difficile, et si nécessaire. Démêler les fils n’est pas un exercice académique. C’est la condition pour que le traitement ne soit pas pire que le mal. Réguler Goldman Sachs comme un problème de connivence (transparence, revolving door, plafonnement du financement politique) ne traite pas la financiarisation — les dérivés opaques continueront à exister, simplement avec des parrainages différents. Casser le monopole d’Amazon ne traite pas la surveillance — la collecte de données continuera, peut-être dans un cadre plus atomisé mais pas moins intrusif. Taxer la rente pétrolière ne traite pas le capitalisme d’État — les pétromonarchies réorienteront simplement leurs revenus vers d’autres rentes (foncier, finance, tourisme de luxe). Chaque fil demande un instrument différent — et tant qu’on tire sur le mot unique capitalisme, on tire sur tous les fils à la fois, on fait des nœuds, et l’écheveau se resserre.

C’est ainsi que le remède peut nourrir le mal. Chaque régulation conçue pour démêler un fil ajoute une prise à ceux qui en tirent d’autres. Chaque norme qui vise à limiter un abus devient, à son tour, une surface de capture que les acteurs capturés exploitent. Chaque nouveau guichet de contrôle devient un nouveau canal de pression politique. Ce n’est pas un argument pour ne rien faire — l’abstention produirait l’anarchie qui favorise les pires acteurs —, c’est un argument pour cibler avec précision. Et la précision commence par le démêlage.

Et voici le pont avec l’autre livre. Cet écheveau qui se resserre est exactement la dérive verticale du triangle politique, traduite en mécanisme économique. Chaque tour du cercle, chaque renforcement mutuel pousse le système vers le haut du triangle — plus de concentration, plus de capture, moins de consentement. La dérive verticale n’est pas un phénomène politique séparé de l’économie. C’est le même mécanisme vu sous deux angles. Et l’emmêlement des fils est ce qui rend la dérive invisible : on ne voit pas monter parce que chaque pas ressemble à une décision technique, sectorielle, isolée — une régulation ici, un sauvetage là, une norme de plus, un lobby de plus, une crise financière qu’on gère « exceptionnellement ». Le pattern n’apparaît que quand on démêle. Et démêler est exactement ce que les deux chapitres suivants vont faire.

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Le
capitalisme
⚖️ Premier principe.
Deuxième principe.
💪 Troisième principe.

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