VIII — La financiarisation

Chapitre VIII — Le capitalisme financiarisé — quand la finance se sert elle-même

Le dernier des six substrats est aussi, historiquement, le plus récent dans sa forme contemporaine. Le mot qui le désigne — financiarisation — est un néologisme des années 1980, apparu à mesure qu’on observait un phénomène qui déroutait les économistes classiques : la finance, au lieu de servir l’économie réelle, avait commencé à se servir elle-même. Les flux de capitaux dépassaient, par leur ampleur et leur vitesse, tout ce que pouvait raisonnablement absorber la production de biens et de services. Et ces flux, dans une proportion croissante, ne venaient plus alimenter d’usines ni financer d’entreprises productives. Ils tournaient en boucle dans un circuit qui leur était propre, générant des profits qui ne se traduisaient par aucune nouvelle valeur produite dans le monde physique.

Concrètement : le trading à haute fréquence, où des ordinateurs achètent et revendent des titres en microsecondes pour exploiter des écarts de prix que l’œil humain ne voit pas. Les dérivés construits sur des dérivés, empilés jusqu’à ce que personne — pas même leurs concepteurs — ne soit plus capable d’évaluer le risque total porté. La dette titrisée, où des prêts individuels sont regroupés, découpés, recombinés et revendus à d’autres acteurs qui ne connaissent plus ni l’emprunteur initial ni la nature du risque qu’ils achètent. Les rachats d’actions financés par l’emprunt — une entreprise emprunte pour racheter ses propres titres, faire monter leur cours, et récompenser ses actionnaires et ses dirigeants (dont les bonus sont indexés sur le cours de l’action). L’entreprise gérée pour le cours de Bourse, pas pour le produit, pas pour le client, pas pour le salarié, pas pour l’investissement à long terme.

8.1 — Position sur les trois variables

Concurrence. Formelle. Sur les marchés financiers, il y a, en théorie, des milliers d’acteurs en concurrence. Les prix bougent, les transactions s’exécutent, les ordres s’affichent. Mais le terrain de jeu est devenu pratiquement inaccessible au commun des mortels : les gros acteurs ont des algorithmes qui exécutent en microsecondes, des data centers placés physiquement à quelques mètres des serveurs des places de marché pour gagner des nanosecondes, des bureaux de recherche qui disposent d’informations que personne d’autre n’a, des instruments dérivés que seuls quelques ingénieurs comprennent. La « concurrence » sur ces marchés est une concurrence entre géants, et le petit épargnant qui y entre le fait, dans presque tous les cas, comme le bon dîner qui arrive chez un lion affamé. La variable de concurrence, dans la finance contemporaine, est une fiction lexicale.

Capture. Élevée. Deux mécanismes y contribuent. Le premier est la capture réglementaire classique : les règles de solvabilité, les normes comptables, les autorisations de produits financiers sont écrites en collaboration étroite avec les grandes banques qui en seront les principales utilisatrices — et, par conséquent, les principales bénéficiaires. Le second est spécifique à la finance : le too big to fail. À partir d’une certaine taille, une banque ne peut plus être laissée en faillite sans risquer de faire s’effondrer tout le système. Les pouvoirs publics le savent. Les banques le savent. Et cette connaissance commune transforme la taille elle-même en une rente de survie : plus tu es gros, moins tu peux mourir, plus tu peux prendre des risques que ne pourraient pas prendre les petits. Les pertes, si elles arrivent, seront socialisées — c’est-à-dire payées par le contribuable. Les gains, s’ils arrivent, resteront privatisés. Ce n’est pas un bug du système : c’est une propriété structurelle du too big to fail, et cette propriété est une rente, au sens du chapitre précédent.

Consentement. Invisible. C’est la position la plus inquiétante, parce que les premières victimes d’une crise financière sont presque toujours des gens qui n’ont jamais acheté un seul produit dérivé de leur vie. Le citoyen lambda ne sait pas que son épargne-retraite, son assurance-vie, sa maison hypothéquée, le prix de son pain même sont, indirectement, indexés sur des instruments financiers qu’il ne comprend pas. Quand la crise arrive — et elle arrive à intervalles réguliers : 1987, 1998, 2000, 2008, 2020 —, il découvre qu’il était, sans le savoir, partie prenante à un pari géant. Il n’avait rien signé. Il n’avait rien choisi. Il avait juste vécu sa vie, et sa vie avait été silencieusement ramenée dans le périmètre des comptes d’une banque à Londres ou New York.

8.2 — La chaîne qui produit la financiarisation

Ce qu’il faut voir, et que presque personne ne nomme explicitement, c’est que la financiarisation n’est pas un phénomène indépendant. Elle est le produit d’une chaîne causale qui passe par les trois mécanismes précédents.

La capture réglementaire (chapitre 4) produit des règles complexes — nécessairement, puisque la complexité est à la fois le signe et l’instrument de la capture. Les grandes banques, qui ont participé à l’écriture des règles, disposent d’équipes pour les appliquer, les contourner, en tirer parti. Les petites banques, elles, sont écrasées par le poids administratif. Le secteur se concentre.

La complexité produit des instruments opaques — des produits financiers dont la structure mathématique est si sophistiquée que seuls quelques spécialistes au monde en comprennent pleinement le fonctionnement et les risques. Ces spécialistes, naturellement, travaillent pour les acteurs qui ont créé ces produits, pas pour ceux qui les achètent ou pour ceux qui sont censés les réguler.

L’opacité produit des asymétries d’information. L’un des deux côtés de chaque transaction en sait beaucoup plus que l’autre. Cette asymétrie n’est pas un accident : elle est la raison d’être des produits eux-mêmes. Si tout le monde comprenait parfaitement un dérivé de crédit, ce dérivé n’aurait pas de raison d’exister — il n’y aurait aucun profit à extraire de sa revente à quelqu’un qui paie un prix supérieur à sa valeur réelle.

Les asymétries produisent des profits extraits sans aucune valeur créée. Quand une banque vend un produit à un client qui ne comprend pas ce qu’il achète, et que la banque, elle, sait que le produit va perdre de la valeur, le profit de la banque n’est pas le prix d’un service rendu. Il est le prix de l’asymétrie. L’argent est passé d’une poche à une autre, mais rien de nouveau n’a été produit. C’est de la capture pure, sous forme financière.

Et quand le château de cartes s’effondre — et il s’effondre nécessairement, parce que les asymétries, en s’accumulant, finissent toujours par produire une information publique que l’une des parties n’a pas intégrée —, c’est le contribuable qui paie. 2008 en est le cas d’école. Les subprimes avaient été vendus pendant des années à des acheteurs qui ne comprenaient pas ce qu’ils achetaient. Les dérivés de crédit construits sur ces subprimes avaient été notés AAA par des agences qui étaient payées par les vendeurs et non par les acheteurs. Les banques qui avaient construit ces produits savaient que le château reposait sur du sable — on le sait aujourd’hui grâce aux courriels internes révélés lors des procès. Et quand le sable a bougé, les pertes ont été socialisées : le Trésor américain a injecté sept cents milliards de dollars dans les banques pour éviter leur effondrement. Les gains, eux, étaient déjà distribués depuis longtemps — sous forme de bonus, de dividendes, de rachats d’actions. Les gains sont partis en privé ; les pertes sont restées en public. Et personne, absolument personne, n’a été envoyé en prison pour ce que tout le monde, rétrospectivement, a reconnu comme une faute systémique.

8.3 — La dette publique comme mécanisme financier

Un dernier cas mérite mention, parce qu’il est systématiquement mal nommé. La dette publique contemporaine — les milliers de milliards que les États occidentaux doivent à leurs créanciers — est, structurellement, un mécanisme de rente exercé sur des personnes qui n’existent pas encore.

L’enfant qui naît aujourd’hui en France ou aux États-Unis arrive au monde avec, sur les épaules, une dette publique de plusieurs dizaines de milliers d’euros. Il n’a signé aucun contrat. Il n’a pas été consulté sur les dépenses qui ont produit cette dette. Il n’a tiré aucun bénéfice personnel des arbitrages passés entre fiscalité et emprunt. Et pourtant, pendant toute sa vie adulte active, une fraction de ses impôts servira à payer les intérêts sur des engagements qui ont été pris avant sa naissance par des gens qui ne seront plus là pour en assumer les conséquences. Cela ressemble beaucoup — et c’est une analogie qui mérite d’être prise au sérieux — à une forme de colonialisme du futur. Les générations présentes colonisent le revenu des générations à venir.

Le mot « dette » est trompeur, parce qu’il évoque une transaction entre personnes adultes qui ont consenti. La dette publique n’est pas cela. Elle est un transfert forcé entre des gens qui pouvaient voter (et qui ont voté pour des politiques qui creusaient le déficit, parfois à gauche, parfois à droite, presque toujours) et des gens qui ne pouvaient pas voter parce qu’ils n’étaient pas encore nés. Le consentement est structurellement absent — position invisible sur l’axe vertical. Et le créancier qui perçoit l’intérêt est, par construction, dans la position du rentier : il tire un revenu d’une position — la propriété d’une obligation souveraine — qui n’est ni le fruit d’une activité productive ni le risque d’une entreprise authentique, puisque les États occidentaux sont considérés comme des emprunteurs sûrs, précisément parce qu’ils peuvent, en dernier ressort, faire payer leurs citoyens pour rembourser.

Ce n’est pas un procès du crédit public en général — dans certaines conditions et à certaines doses, s’endetter pour investir dans des infrastructures qui profiteront aux générations futures est parfaitement légitime, et c’est même la seule manière sensée de financer certaines choses. C’est un procès d’un mécanisme systémique qui est entré, au cours des dernières décennies, dans une zone où la dette sert à financer la consommation courante plutôt que l’investissement, et où son poids dépasse ce que ses futurs bénéficiaires supposés accepteraient s’ils étaient consultés.

8.4 — Contre-argument — la finance n’est-elle pas nécessaire ?

L’objection est légitime, et elle est celle qu’un économiste sérieux serait le premier à formuler. La finance n’est-elle pas une fonction économique nécessaire ? L’allocation du capital vers les projets productifs, le crédit qui permet à une entreprise de démarrer ou de s’étendre, l’assurance qui permet à un agriculteur de survivre à une mauvaise récolte, les instruments de couverture qui permettent à un exportateur de se protéger contre les fluctuations de change — toutes ces fonctions sont réelles, utiles, et leur existence a contribué à la prospérité moderne.

La réponse est simple, et elle doit être claire. Ce livre ne critique pas la finance en tant que fonction. Il critique la dérive de cette fonction vers un régime où elle ne sert plus l’économie réelle mais se sert elle-même. La distinction est celle que nous avons déjà rencontrée au chapitre précédent sur la rente : il y a une propriété intellectuelle qui protège l’innovation, et il y a une propriété intellectuelle qui est devenue une rente ; de même, il y a une finance qui alloue le capital, et il y a une finance qui a cessé d’allouer quoi que ce soit pour ne plus faire qu’extraire.

Le mécanisme d’allocation est nécessaire. Son détournement ne l’est pas. Le diagnostic différentiel n’abolit pas la fonction — il identifie le détournement. Et le traitement, quand il viendra (chapitre 21), visera ce détournement précis, pas la fonction dans son ensemble. Séparer les activités bancaires (Glass-Steagall, Volcker rule) pour empêcher qu’une même institution joue à la fois le rôle de banque de dépôt et celui de maison de spéculation. Exiger la transparence des instruments dérivés pour éliminer les asymétries d’information les plus agressives. Rendre les traders et leurs hiérarchies personnellement responsables des pertes qu’ils génèrent, au lieu de les laisser toucher des bonus sur les gains privatisés pendant que les pertes sont socialisées. Mettre fin effectivement au too big to fail par une limitation stricte de la taille ou des activités des banques systémiques, plutôt que par des promesses que personne ne tient au moment où il le faudrait. Aucune de ces mesures ne supprime la finance. Toutes visent le point précis où elle cesse de servir et commence à extraire.

Nous fermons ici la deuxième partie du livre. Six cas ont été passés en revue. Le marché concurrentiel, la connivence, la surveillance, le capitalisme d’État, la rente, la financiarisation. Six positions sur trois variables. Six réalités distinctes que le mot unique capitalisme recouvre d’une étiquette commune — et que la grille, une fois appliquée, révèle comme des choses qui n’ont pas plus en commun qu’un marteau, un couteau, une scie et une pince ne se ressemblent sous le mot « outil ». Mais les six cas ne vivent pas dans des bocaux séparés. Ils coexistent, s’entremêlent, se renforcent mutuellement. C’est l’objet de la troisième partie, qui s’ouvre au chapitre suivant.

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Le
capitalisme
⚖️ Premier principe.
Deuxième principe.
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Conclusion du splash.

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