VI — Le capitalisme d'État

Chapitre VI — Le capitalisme d’État — quand la propriété est une concession

Changeons de continent. Nous avons jusqu’ici examiné des mécanismes où l’économique capture le politique. Il est temps de regarder le cas symétrique et tout aussi massif : celui où le politique capture l’économique, si profondément que la distinction entre les deux n’a plus de sens.

Le modèle chinois. Le modèle russe. Les pétromonarchies du Golfe. Le Venezuela de Chávez et de Maduro. L’Ouzbékistan. L’Algérie. Dans ces régimes — tous officiellement classés comme « économies de marché » par les organismes internationaux, tous comptant de « grandes entreprises privées », tous ayant leur bourse, leurs milliardaires et leurs classements Forbes —, l’État possède ou contrôle en dernier ressort les secteurs stratégiques. La propriété privée existe formellement. Mais elle est conditionnelle. L’entrepreneur prospère tant que le pouvoir le tolère. Et quand le pouvoir cesse de le tolérer, l’entrepreneur disparaît.

6.1 — Deux disparitions emblématiques

Mikhaïl Khodorkovski. En 2003, cet homme est le plus riche de Russie. Fondateur de Ioukos, première compagnie pétrolière du pays, il est aussi en train de devenir une figure politique. Il finance des ONG. Il finance l’opposition. Il critique publiquement la corruption du Kremlin. Il envisage, disent certains, de se présenter aux élections. Le 25 octobre de la même année, son avion privé est immobilisé sur un aéroport sibérien. Khodorkovski est arrêté pour fraude fiscale. Il passera dix ans dans des camps avant d’être amnistié en 2013 et de partir en exil. Ioukos est démantelée ; ses actifs sont repris, pour l’essentiel, par Rosneft, l’entreprise pétrolière d’État contrôlée par un proche de Vladimir Poutine. Le patrimoine privé de Khodorkovski, estimé à quinze milliards de dollars, s’évapore.

Jack Ma. En octobre 2020, le fondateur d’Alibaba et d’Ant Group est l’un des hommes les plus puissants d’Asie. Il fait un discours à Shanghai où il critique le système financier chinois, qualifié de « bureaucratique » et de « mont-de-piété ». Quelques jours plus tard, l’introduction en Bourse d’Ant Group — qui devait être la plus grande levée de capitaux de l’histoire — est suspendue par les autorités chinoises à la dernière minute. Jack Ma disparaît trois mois des écrans. Quand il réapparaît, il a perdu son influence, il ne contrôle plus directement Ant, et les régulateurs chinois ont engagé une série de procédures qui réduisent Alibaba à un acteur plus petit et plus discipliné. Il n’a été emprisonné que figurativement. Mais le message adressé à tous les autres patrons chinois est clair comme une cloche : votre propriété n’est à vous qu’à la condition que nous vous laissions la garder.

Ces deux histoires ne sont pas des accidents du système. Elles sont le système. Elles illustrent une propriété structurelle fondamentale du capitalisme d’État : la propriété est un droit révocable. Et un droit révocable n’est pas une propriété ; c’est une concession. Le concessionnaire gère. Il ne possède pas.

6.2 — Position sur les trois variables

Concurrence. Formelle. Il y a des entreprises. Il y en a plusieurs dans chaque secteur. Elles affichent des comptes, elles publient des rapports annuels, elles se présentent dans des classements internationaux. Mais leur survie dépend en dernier ressort du politique. Un concurrent gênant pour un protégé du pouvoir est écarté par une vérification fiscale, une enquête environnementale, un refus de licence — tous parfaitement « légaux », tous appliqués sélectivement. La concurrence est une mise en scène. Le prix n’est pas fixé par la rencontre de l’offre et de la demande : il est une variable que le politique peut ajuster selon son intérêt du moment. Quand Gazprom change ses tarifs à l’Europe au gré des tensions géopolitiques, ce n’est pas un marché qui fonctionne mal : c’est un marché qui n’en est pas un.

Capture. Totale, et dans la direction inverse du chapitre 4. Ce n’est pas l’économique qui capture le politique ; c’est le politique qui capture l’économique. Les deux cas, cependant, ont une propriété structurelle commune : la frontière entre État et entreprise a cessé d’exister. Dans le chapitre 4, cette frontière avait été rendue poreuse par la connivence (les dîners, les clubs, les écoles, les portes tournantes). Dans ce chapitre, elle est supprimée par la hiérarchie directe — le pouvoir politique nomme, démet, protège ou abandonne. Le résultat sur le terrain est équivalent, et c’est une observation cruciale : la gauche qui combat « le capitalisme » en donnant plus de pouvoir à l’État n’abolit pas la fusion entre économie et politique ; elle en inverse simplement le sens. Nous reviendrons longuement sur cette erreur au chapitre 17.

Consentement. Subi ou invisible selon les cas et selon les participants. L’ouvrier, le petit commerçant, le consommateur russe ou chinois ne sont pas consultés — et s’ils l’étaient formellement, les conséquences d’une opposition publique seraient telles qu’aucune consultation n’est en réalité ouverte. L’entrepreneur, lui, participe avec son consentement apparent à un système dont il sait qu’il peut le broyer à tout moment. C’est un consentement sous contrainte permanente — la définition classique d’une absence de consentement réel.

6.3 — Est-ce encore du « capitalisme » ?

Ce chapitre pose la question la plus dérangeante de la deuxième partie. Le capitalisme d’État est-il encore du capitalisme ?

Le mot capitalisme, dans son sens le plus courant, implique la propriété privée des moyens de production. C’est ce qui le distingue, depuis Marx, du socialisme. Quand cette propriété privée est révocable par un coup de téléphone, est-elle encore une propriété au sens plein du terme ? Quand l’entrepreneur n’est qu’un agent du pouvoir qui porte un costume d’homme d’affaires, la distinction entre économie planifiée et « capitalisme d’État » est-elle autre chose qu’esthétique ?

Il y a ici une ambiguïté qui mérite d’être tranchée. La Chine contemporaine est appelée capitaliste par les observateurs de droite qui veulent en souligner la productivité et les milliardaires qu’elle engendre. Elle est appelée socialiste par ceux qui veulent souligner le rôle central du Parti et l’étatisation des secteurs stratégiques. Elle est appelée autoritaire par ceux qui insistent sur la suppression des libertés politiques. Et elle est appelée dirigiste par les économistes qui évitent toute connotation politique. Quatre mots, quatre idéologies, un seul pays. Si un seul objet peut être nommé par quatre mots incompatibles, ce n’est pas le pays qui est confus : ce sont les mots.

La réponse de ce livre est claire, et elle sera reprise au chapitre 17 : la question « la Chine est-elle capitaliste ? » est mal posée. La Chine est dans une position précise sur la grille à trois variables : concurrence formelle, capture politique totale, consentement subi. C’est cette position qu’il faut nommer — pas chercher à savoir si elle mérite ou non une étiquette héritée du XIXᵉ siècle français. Et cette position, le livre lui donnera tout à l’heure un nom : le type T, la tutelle. Un nom qui a l’avantage de ne pas préjuger de l’enveloppe idéologique — et qui s’applique aussi bien à la Chine qu’à l’URSS, aux pharaons d’Égypte et aux entreprises publiques françaises, au Venezuela et aux pétromonarchies. Sept civilisations, sept drapeaux, une même position.

Le triangle politique donne déjà une réponse à la question de la nature de ces régimes : ils sont au sommet A, le sommet de la coercition, indépendamment de l’étiquette idéologique qu’ils se donnent. Le carré du capitalisme, quand nous le poserons, confirmera cette lecture. La Chine de Xi, la Russie de Poutine, les EAU — même position structurelle que l’URSS de Staline, maquillage différent.

6.4 — Contre-argument — le cas Singapour

L’objection la plus intelligente à la lecture précédente est Singapour. C’est un cas frontière qui mérite d’être traité honnêtement.

Singapour est un État qui contrôle des pans entiers de l’économie : le logement (plus de 80 % de la population vit dans des logements publics), l’épargne obligatoire (le Central Provident Fund), les entreprises liées à l’État (Temasek, GIC, Singapore Airlines, PSA), les télécommunications. La taille et la portée de l’intervention publique sont telles qu’un libéral orthodoxe devrait y voir une forme de socialisme. Et pourtant : l’état de droit y est solide, la corruption est parmi les plus faibles du monde (Transparency International classe Singapour systématiquement dans les cinq premiers pays), l’économie est ouverte au commerce international, les entreprises étrangères y opèrent avec une sécurité juridique réelle, et le niveau de vie est l’un des plus élevés du monde.

Si la Chine et Singapour sont toutes deux des capitalismes d’État, comment expliquer la différence abyssale de leurs résultats ?

Réponse : le curseur du consentement. Singapour n’est ni une démocratie au sens européen (la presse est muselée, l’opposition politique est systématiquement marginalisée, la liberté d’expression est limitée), ni une dictature au sens russe (les élections ont lieu, les tribunaux fonctionnent, les droits individuels de la vie quotidienne sont largement respectés). Singapour occupe une position intermédiaire sur l’axe du consentement : accepté, pas subi, et certainement pas consenti au sens démocratique plein. Les citoyens vivent dans un système qui leur offre beaucoup — sécurité, prospérité, infrastructures — en échange d’une liberté politique qu’ils consentent à ne pas exercer pleinement. C’est un compromis. C’est une résignation calculée. Et c’est un arrangement qui fonctionne économiquement tant que le régime, de son côté, reste honnête et efficace.

Le carré, une fois posé, placera Singapour dans une zone bien particulière : concurrence élevée (l’économie est réellement ouverte et compétitive), consentement ambigu (ni coercitif, ni démocratique). C’est un cas frontière, et le fait qu’il soit difficile à classer est précisément ce qui valide la grille plutôt que l’invalider. Les frontières nettes n’existent pas. Le spectre est continu. Et certains régimes se tiennent, par choix politique explicite, dans des zones intermédiaires.

L’existence de Singapour ne réfute pas la thèse que la capture politique totale produit des régimes malsains. Elle nuance la thèse en rappelant que l’« État qui contrôle » et l’« État qui capture » ne sont pas exactement la même chose — et que ce qui fait la différence est le respect du droit, la limitation de la corruption, et le consentement (même imparfait) de la population. Le chapitre 16 reviendra plus longuement sur Singapour, face à un autre cas qu’on appelle trop rapidement « capitaliste » : le Danemark.

Signets

Aucun signet

🌍 Langue

Chargement des langues...
Le
capitalisme
⚖️ Premier principe.
Deuxième principe.
💪 Troisième principe.

Conclusion du splash.

⤵️