III — Le marché

Chapitre III — Le marché concurrentiel — quand le mot ne convient pas

Commençons la dissection par le cas le plus embarrassant pour le mot capitalisme : celui que tout le monde connaît, mais que personne n’appelle « capitalisme » dans le débat politique.

Le boulanger de votre quartier. Le plombier qui vient réparer votre fuite. Le petit commerçant qui tient l’épicerie d’à côté. La start-up en phase initiale — trois amis, une idée, un garage, aucune position acquise, aucun contrat public, aucun contact au ministère. L’artisan qui vend sur le marché hebdomadaire de la ville voisine. Le cabinet d’avocats de trois personnes qui vit de ses propres clients. L’agriculteur en vente directe. Le kiosque à journaux qui survit à l’ère numérique en pariant sur l’habitude et le sourire.

Concurrence réelle : chacun de ces acteurs peut être remplacé par un concurrent mieux placé ou plus agile. Pas de capture politique : aucun d’eux n’a un lobby à l’Assemblée. Consentement des parties : l’acheteur peut aller ailleurs, le vendeur peut changer de métier, personne ne tient personne. Le prix est un signal — il dit ce que ça vaut, ici, aujourd’hui. La faillite est un filtre — elle élimine ceux qui n’ont pas su trouver leur place. L’entrée est libre — n’importe qui peut, demain, ouvrir une boulangerie, à ses frais et à ses risques.

C’est une réalité économique massive. Dans tous les pays dits capitalistes, la majorité numérique des acteurs économiques opèrent dans cette configuration. Le nombre d’entreprises en concurrence réelle dépasse de plusieurs ordres de grandeur le nombre de grandes firmes oligopolistiques qui occupent les pages économiques des journaux. Statistiquement, l’économie, c’est le boulanger. Pourtant, quand on dit « capitalisme » dans une conversation politique, on ne pense jamais au boulanger. On pense à Goldman Sachs, à BlackRock, à Amazon, à Total. Le mot a glissé du nombre à la visibilité, du tissu économique à sa pointe avancée. Et ce glissement est un mensonge par omission.

3.1 — Position sur les trois variables

Appliquons la grille posée au chapitre précédent.

Concurrence. Élevée. Tout nouvel entrant peut tenter sa chance. Les prix ne sont fixés par personne en particulier — ils émergent de la rencontre d’offres multiples et de demandes multiples. Aucune barrière sérieuse à l’entrée, sinon le travail qu’il faut fournir pour apprendre le métier et acquérir les outils. Les marges sont modestes : la concurrence les comprime en permanence.

Capture. Nulle ou faible. Le boulanger ne finance pas de campagne électorale. Il n’a pas de dîner mensuel avec le maire. Il n’a pas d’avocat pour lire les nouveaux textes réglementaires — il les découvre en recevant une lettre recommandée qui lui annonce qu’il doit se mettre en conformité avec une directive qu’il n’a pas contribué à écrire. Il subit la régulation ; il ne la façonne pas. C’est la signature empirique de l’absence de capture : le petit acteur ne reconnaît pas ses propres mots dans la règle qui s’applique à lui.

Consentement. Réel. Le client peut ne pas acheter, changer de boulangerie, s’en passer. Le boulanger peut fermer boutique, vendre son fonds, changer de métier. L’employé (si l’atelier emploie un apprenti ou un salarié) peut démissionner, trouver un autre employeur dans la même ville ou la ville voisine. Le droit de sortie existe à tous les niveaux de la chaîne. Personne n’est prisonnier.

Verdict de la grille : sur les trois variables, on est proche du pôle « consenti, concurrent, non capturé ». C’est le coin sain du cube. Si ce coin était la seule réalité désignée par le mot capitalisme, personne ne se battrait contre ce mot, personne n’écrirait de manifeste contre lui, personne ne ferait de révolution à son nom. On l’aurait appelé par le mot qu’il mérite : échange.

3.2 — Le marché n’est pas du capitalisme

Une observation s’impose, et elle est plus radicale qu’elle n’en a l’air au premier abord. Le marché concurrentiel n’est pas du capitalisme, au sens où le mot est utilisé dans le débat politique. C’est l’économie de base — le mécanisme d’échange qui existe depuis le Néolithique, depuis le premier silex troqué contre une peau de bête, depuis le premier grain échangé contre un outil. On ne l’a pas inventé au XVIIIᵉ siècle. On ne l’a pas découvert dans une manufacture anglaise. On l’a trouvé en creusant des sites préhistoriques : des obsidiennes d’Anatolie apparaissent dans des tombes de la vallée du Rhône, neuf mille ans avant Adam Smith. L’échange précède l’agriculture. Il précède la ville. Il précède l’État. Il précède, à plus forte raison, le mot capitalisme.

Appeler capitalisme le marché concurrentiel, c’est donner au boulanger la même étiquette qu’à Goldman Sachs. C’est décider, par le mot lui-même, que la transaction qui alimente votre petit-déjeuner est de la même nature que celle qui, au lendemain de 2008, a transféré des centaines de milliards du contribuable vers les actionnaires de quelques banques. La prémisse est fausse. Et comme la prémisse est enfouie dans le vocabulaire, elle est presque invisible — on l’accepte sans y penser, parce que « c’est le mot qu’on emploie ».

Chaque fois qu’un débat politique bute sur le « capitalisme » en général, cette ambiguïté est à l’œuvre. Celui qui le défend cite le boulanger — et protège, dans le même mouvement, la Compagnie des Indes. Celui qui l’attaque cite la Compagnie des Indes — et menace, dans le même mouvement, le boulanger. Les deux sont sincères. Les deux ont tort. Non parce que leurs valeurs sont mauvaises, mais parce que leur vocabulaire est un piège dont ils ne soupçonnent pas l’existence.

Ce chapitre pose donc une thèse provisoire que la suite du livre renforcera : le marché concurrentiel sain n’a jamais eu besoin du mot capitalisme pour être nommé. Il a ses propres mots, plus anciens : échange, commerce, marché, négoce. Le mot capitalisme, lui, est arrivé au XIXᵉ siècle pour nommer autre chose — quelque chose qui se greffait sur le marché sans être le marché. Ce quelque chose, les chapitres suivants vont le nommer.

3.3 — Contre-argument : le marché concurrentiel « pur » existe-t-il ?

Une objection sérieuse doit être regardée en face. Le marché concurrentiel « pur » existe-t-il vraiment, ou n’est-il qu’un idéal-type que l’on n’observe jamais dans sa forme complète ?

L’objection marxiste classique va plus loin : la concurrence tend par elle-même vers la concentration. Elle porte en germe sa propre destruction. Le gagnant d’un round de concurrence dispose, au round suivant, d’avantages (taille, trésorerie, connaissance, réseau) que son challenger n’a pas. Le round d’après, il gagne encore. À la longue, la concurrence engendre le monopole, et le monopole tue la concurrence. L’histoire du capitalisme serait celle de ce mécanisme auto-destructeur.

La thèse est empiriquement partiellement vraie. Certains marchés se concentrent spectaculairement (les technologies à fort effet de réseau, l’énergie, la grande distribution). Dire le contraire serait nier l’évidence. Mais d’autres marchés restent compétitifs depuis des siècles — l’artisanat local, les services de proximité, l’agriculture diversifiée, la restauration, la plupart des professions libérales. Personne n’a encore observé un « monopole mondial du plombier ». Et personne ne le verra jamais, parce que certaines activités sont intrinsèquement réfractaires à la concentration : elles dépendent d’un contact local, d’une réputation personnelle, d’une adaptation fine aux besoins individuels qui résiste mal à la massification.

Alors pourquoi certains marchés se concentrent-ils et d’autres pas ? Le livre y reviendra en détail, mais la réponse courte suffit ici : la concentration n’est pas une fatalité. Elle est le produit de conditions spécifiques — effets de réseau (chaque utilisateur rend le service plus précieux pour les suivants), économies d’échelle (le coût unitaire baisse avec le volume), et — surtout — capture réglementaire. Le chapitre 9 de ce livre montrera que, dans la plupart des cas historiquement documentés, la concentration a été accélérée par la capture, pas freinée par elle. La loi, censée protéger la concurrence, a été retournée pour la supprimer. Ceux qui lisaient la concentration comme un destin de la concurrence prenaient pour une loi naturelle ce qui était un effet politique.

Autrement dit : quand la concurrence se convertit en monopole, ce n’est presque jamais par le seul jeu des forces du marché. C’est presque toujours parce qu’une variable étrangère — le politique, la taille protégée, la rente artificielle — s’est invitée dans l’équation. Le marché concurrentiel ne se détruit pas tout seul. On le détruit.

La suite du livre va montrer comment. Les cinq chapitres qui suivent décrivent chacun un mécanisme distinct par lequel le coin sain dérive vers les coins malades. Ce sont cinq visages différents du même glissement, et aucun d’eux n’est, à proprement parler, le marché. Ils sont ce qui le ronge quand on cesse de s’en protéger.

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Le
capitalisme
⚖️ Premier principe.
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